"C'était septembre" - Susana Gertopán

Autopsie de la douleur.

On progresse de manière quelque peu chaotique dans "C’était septembre", porté par le flux des pensées et des souvenirs d’une narratrice au départ peu attachante.

Frankie vit dans un petit appartement londonien avec son chien pour seule compagnie. Un jeune amant lui rend parfois visite. Elle exerce même son métier en solitaire, dessinant sur commandes des costumes pour le théâtre. Ce qu’elle nous livre d’elle et de sa vie d’adulte l’est de manière morcelée, et comme s’il s’agissait de détails sans importance, presque contrariants. Ainsi ses deux brefs mariages, ou sa parentalité. Sa relation avec sa fille, pour laquelle elle a été peu présente, est d’ailleurs alourdie d’une distance parfois tendue. Elle-même se décrit comme une femme intolérante et peu portée vers l’amour, inapte à élever des enfants ou à partager sa vie avec quelqu’un.

Tout le propos du roman vise à comprendre la raison de cette sécheresse en plongeant dans les racines du traumatisme qui a fait d’elle une sexagénaire seule et aigrie, que l’on devine plombée d’une détresse ancienne, fondatrice. Le récit débute d’ailleurs avec l’évocation de ses insomnies, des nuits blanches au cours desquelles elle revit son passé. Elle se sent parvenue à un moment charnière de son existence, souffre de sa solitude, se sent éloigné de ses amis d’enfance et de sa famille, en manque de liens et d’unité. Le temps est venu pour elle de réintégrer le monde des vivants, en se réconciliant avec son passé et avec les lieux où elle a vécu.

C’est peu à peu que l’on appréhende le gouffre qui l’habite, au gré de la reconstitution du puzzle qu’elle construit sans réelle logique chronologique, dont la pièce centrale est la figure d’une grand-mère paternelle dont elle ne fit jamais le deuil.

Nous découvrons son enfance au Paraguay, entourée de ses parents, son frère et de cette baba tant aimée. Le père, médecin, était un homme taciturne et mélancolique, manifestant envers sa mère un obscur et permanent ressentiment. Son épouse, effacée, s’oubliant dans le soin des enfants et la tenue de la maison, était soumise à ses ordres. C’est d’ailleurs la décision de ce père intransigeant, d’emménager aux Etats-Unis, en laissant sa mère au Paraguay, qui dévasta la narratrice.

Cet arrachement à celle dont elle était si proche, et qu’elle ne revit jamais, la laissa comme orpheline, sans racine et sans foyer. Un sentiment rendu d’autant plus douloureux par la part de mystère entourant sa baba, un terrible secret subodoré mais jamais éclairci, lié à l’exil de sa grand-mère depuis la lointaine Lituanie devenue hostile aux juifs, et à tout ce qu’elle dût laisser derrière elle en fuyant, avec son fils encore bébé dissimulé sous ses couches de vêtements. C’est donc en quête d’un fantôme mais aussi d’une énigme hermétiquement protégée par un infranchissable silence que part Frankie, qui l’amènera peut-être dans des territoires lointains, inconnus, où elle pourra se rapprocher d’un passé qui l’obsède, dont la dimension obscure la torture.

C’est ainsi le récit d’un réveil pour celle dont les émotions étaient anesthésiées depuis toutes ces années, qui s’était interdit de recréer avec quiconque un lien aussi fort que celui qui l’attachait à sa grand-mère, qui avait figé sa personnalité autour de la seule chose qui paradoxalement la faisait se sentir vivante : la douleur de cette perte remontant à plusieurs décennies.

"C'était septembre" évoque avec profondeur et sensibilité la dévastation que peut provoquer la nostalgie, les vides laissés par l’intransmis et la dispersion des existences, la difficulté à se construire autour des secrets de l’histoire familiale, la rupture avec de jeunes générations qui refusent de se sentir concernés par les étrangers que furent leurs ascendants et par un Holocauste qui les terrorisent.

C’est un roman qui s’apprivoise doucement, nous pénétrant presque à notre insu, avec son rythme parfois lancinant, l’apparente anarchie de sa chronologie, et la voix de plus en plus prégnante de cette narratrice à laquelle on finit par s’attacher irrémédiablement.


Commentaires

  1. Voilà un livre qui plairait à la barmaid du bar aux lettres (Goran : http://deslivresetdesfilms.com)

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  2. Une histoire assez dense on dirait, encore sur les secrets et traumatismes du passé. Pourquoi pas, s'il croise ma route.

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    1. Le roman n'est pas très long, mais oui, on a une impression de densité liée à la dimension répétitive et déstructurée, mais c'est aussi ce qui fait son originalité.

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  3. Je viens d'aller lire un long extrait... Ça me suffit. Elle boit tant de thé!
    Plus sérieusement, le ton «grattage de nombril introspectif» m'agacerait, à la longue. Les six pages lues me suffisent.

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    1. LOL - mais Ducks, c'est pas aussi une forme de grattage de nombril introspectif ? je me demandais ce que faisait cette lecture chez Inganmic avant de comprendre qu'on est toujours en Amérique latine ;-)

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    2. Tu as raison, il y a un peu de ça, et cela m'a un peu agacée au début.. je trouvais la narratrice insupportable ! Et puis on se prend à vouloir découvrir le terrible secret de cette grand-mère, et du ressentiment presque haineux que semble lui vouer son fils..

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  4. Le commentaire de Marie-Claude me fait rire... Bon, je ne crois pas que ce soit un livre pour moi, surtout en ce moment... où je pourrais peut-être me reconnaître dans le personnage, mais ça ne serait pas très très bon pour mon moral !

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    1. Pour info, le roman est d'ailleurs fortement inspiré de la vie de l'auteure. Ce n'est pas un indispensable, et je n'aurais ans doute jamais lu ce titre si, comme le souligne Electra, il n'y avait pas eu le mois latino, et mon envie de découvrir des contrées délaissées... Mais je ne regrette pas ma lecture, je me suis surprise moi-même à être, au bout d'un moment, très intriguée (même si, c'est vrai, il y a pas mal de grattage de nombril !).

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  5. Pas sûre que j'y trouve mon compte et c'est bien dommage car il faut les trouver ces romans paraguayens !

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    1. Je ne sais pas si tu as vu mais Goran a également publié un billet sur un auteur de ce pays, visiblement très différent de celui-ci (et qui m'a d'ailleurs l'air trèèès intéressant).

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  6. Je n'ai pas laissé un commentaire (idiot?) sur Paraguay Uruguay? Bon, j'ai terminé u n roman mexicain, l'honneur est sauf.

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    1. Dommage, j'aurais bien lu ton commentaire idiot ! J'attends avec impatience ton billet mexicain, mon prochain le sera aussi d'ailleurs.

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  7. Pas du tout envie d'aller gratter du nombril en ce moment !

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    1. Je comprends... les thématiques de ce titre sont intéressantes, et il acquiert au fil de la lecture une dimension vraiment poignante, mais oui, c'est très autocentré !

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