"Effondrement" - Horacio Castellanos Moya

"Et tu sais ce qui t’a détruit, Lena : ta sottise. Tu refuses d’accepter la vie. Le manque d’amour a rongé ton âme. Voilà pourquoi tu détestes tout le monde, pourquoi tu te disputes avec tout le monde. Dieu nous a donné le sexe pour nous aimer, pas pour en faire un enfer, contrairement à toi…"

"Effondrement" débute de manière théâtrale. Esther, la fille de Lena et d’Erasmo Mira Brossa, avocat et président du Parti national hondurien, se marie dans quelques heures. Erasmo tente de convaincre sa femme d’assister à la noce, mais s’oppose à un refus. En rage, hystérique, Lena exprime en de longues diatribes lancinantes et redondantes son mépris et sa rage pour son futur gendre Clemente, qui a le triple tort d’être salvadorien, communiste et de vingt-cinq ans l’aîné de leur fille. Elle exprime d’ailleurs envers cette dernière une haine tout aussi intense pour avoir osé s’obstiner dans son désir d’épouser cette racaille ! Et il est hors de question qu’elle rende son cher Eri, petit-fils de deux ans qu’elle a élevé le temps d’éloigner Esther à New York pour tenter de lui faire oublier Clemente -peine perdue- à ses détestables parents. Erasmo n’échappe pas lui non plus à cette agressivité qu’elle éructe avec vulgarité ; elle lui reproche, entre deux plaintes concernant l’état dans lequel il laisse le carrelage en ayant conservé ses chaussures, d’avoir laissé faire, d’être d’une manière générale beaucoup trop laxiste, notamment avec ses adversaires politiques, ces odieux libéraux qui en prennent eux aussi pour leur grade.

Constituée presque uniquement de dialogues, illustré de brèves descriptions qui pourraient passer pour des indications scéniques, l’épisode est à la fois rocambolesque (Madame finit par enfermer Monsieur dans la salle de bains), grotesque et glaçant, par l’expression de cette violence acrimonieuse qui dénote une furie pathologique.

Le texte connaît ensuite une première rupture, en basculant dans une forme épistolaire. Nous lisons la correspondance échangée entre Esther et son père de 1969 à 1972. Six ans se sont écoulés depuis le mariage, Esther et Clemente sont partis vivre au Salvador, et ont dorénavant deux garçons. Les lettres expriment l’inquiétude face aux relations de plus en plus tendues entre leurs pays respectifs, qui entrent bientôt dans la Guerre de cent heures, également connue sous le nom de guerre du Football (pour ceux qui souhaitent en savoir plus : parenthèse historique ICI). La folie grandissante de Lena y est aussi évoquée, se manifestant par d’intempestifs coups de téléphone qui se terminent irrémédiablement par des accès de fureur et des insultes, motivés par le refus de sa fille de rentrer au Honduras. Étrangement, il y est peu question de Clemente, si ce n’est pour évoquer l’association d’alcooliques anonymes qu’il dirige et qui semble regrouper toutes les sommités militaires d’Amérique centrale, ou sa collection de briquets et de stylos… Quant à Esther, elle n’inspire guère la sympathie, avec son mépris bourgeois pour "les ploucs et les brutes du peuple" et son égocentrisme d’enfant gâtée. Elle représente ainsi ces femmes d’une classe dominante conservatrice qui bénéficient de leurs privilèges comme d’un dû, tout en se révélant d’un apolitisme ignare. Et comme c’est à travers le prisme de ce désintérêt pour les enjeux du monde qui l’entoure que le lecteur découvre le contexte, ce dernier se pare d’une sorte d’opacité créant une sensation de distance.

Un nouveau bond dans le temps, et une nouvelle rupture de ton, nous projettent dans une troisième et dernière partie qui se déroule en 1991, dont la narration est portée par l’homme à tout faire des Mira Brossa, témoin de l’effondrement de leur clan.

Comme dans la plupart de ses romans, Horacio Castellanos Moya dresse avec "Effondrement" l’impitoyable portrait d’une élite bourgeoise dont il fustige l’hypocrisie et satirise les névroses. Toutefois, la virulence de son propos est amoindrie par la forme que prend son récit dans la deuxième partie, où la correspondance entre Esther et son père se révèle redondante et assez terne. 

Dommage, cela démarrait sur les chapeaux de roues, mais l'élan, assez vite, retombe…

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Commentaires

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    1. Tu peux passer en effet, je ne voudrais pas te dégoûter définitivement de la littérature sud-américaine...

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  2. L'atmosphère a l'air bien étouffante .. je passe, je sens que ça m'agacerait assez vite ce genre de personnages. Dommage pour le contexte historique qui doit être intéressant.

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    1. Oui, mais il est survolé, du coup. C'est en effet dommage, d'autant qu'il est assez difficile de trouver des auteurs salvadoriens. Ceci dit, j'avais aimé La mort d'Olga Maria, du même auteur.

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  3. Tout comme keisha... (Goran : http://deslivresetdesfilms.com/)

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    1. Oui, il vaut mieux se consacrer à d'autres titres...

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  4. Moi, j'ai adoré cet effondrement... D'ailleurs j'arrive bientôt avec un billet sur ce roman...

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    1. Je suis curieuse de lire ton avis, mais je me souviens en effet que tu l'avais lu avec un avis positif.. j'ai beaucoup aimé le début, mais j'ai trouvé beaucoup de longueurs et de superficialité dans la 2e partie...

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  5. A lire ton résumé, ça me rappelait quelque chose... effectivement, je l'ai lu il y a une petite dizaine d'années, pas commenté sur le blog et noté d'un petit "2 étoiles" sur Babelio. Ce n'était pas l'enthousiasme, semble-t-il. ;-)

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    1. Je ne pense pas en garder un souvenir mémorable non plus...

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  6. La satire d'une élite bourgeoise ... Voilà qui aurait pu me plaire ... Mais il y a trop de réticences dans ton billet.

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    1. Ah, mais la satire du milieu bourgeois, on la retrouve dans "La mort d'Olga Maria" que j'avais beaucoup aimé.

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  7. Je n'ai encore jamais lu l'auteur, clairement ce n'est pas celui-ci qu'il faut choisir pour débuter. Je note plutôt le titre que tu indiques en commentaire " La mort d'Olga Maria ".

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  8. Tiens, c'est drôle, j'ai emprunté ce roman hier puis j'ai lu des avis sur le net et je me suis dit que je le lirai pas... j'ai raison alors ^^

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    1. Ton intuition t'a en effet évité de perdre du temps...

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  9. Le mépris de cette classe sociale envers ceux qu'ils considèrent comme inférieurs a l'air d'être une constante dans ces pays ? Les dictatures n'ont pu avoir cours que parce qu'elle servait les intérêts de ces gens. Mais Erasmo a l'air plus sympathique ?

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    1. Tu as tout à fait raison, ces dictatures militaires qui ont fleuri en Amérique latine (avec le soutien, bien souvent, d'une Amérique du nord prête à tout pour combattre le communisme y compris hors de ses frontières) se sont "assises" sur des classes dirigeantes bien contentes de pouvoir conserver leurs privilèges. Quant à Erasmo, c'est vrai qu'il suscite plus de sympathie, voire une certaine compassion (on se demande comment il supporte sa femme), mais il est bien lui aussi du côté des privilégiés (avec les inégalités que cela suppose), même s'il est plus "paternaliste" que méprisant.

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  10. Tu as piqué ma curiosité. Il me faut découvrir cet auteur. Maintenant, quel titre me recommandes-tu?

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    1. Je n'en ai lu que 3, et mon préféré est à ce jour "La mort d'Olga Maria".

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    2. C'est alors celui que je note. Merci!

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  11. Malgré ton avis mitigé, je suis intriguée. J'ai dans ma pal "Là où vous ne serez pas" du même auteur, j'espère avoir le temps de le lire ce mois-ci.

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    1. J'espère aussi que tu en auras le temps ! Castellanos Moya a une écriture intéressante et singulière, que l'on reconnaît d'un titre à l'autre (du moins ceux que j'ai lus), très énergique, et parfois lancinante. C'est d'ailleurs ainsi que démarre cet "Effondrement", mais malheureusement, cela ne dure pas. Le genre épistolaire n'est sans doute pas celui qui lui convient le mieux, je le trouve bien meilleur dans les dialogues, voire les monologues.

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