"Florida" - Olivier Bourdeaut

Factice.

J’ai aimé "En attendant Bojangles". Ce n’est pourtant pas le genre de titre pour lequel j’ai de l’appétence, mais j’avais été séduite par le pétillement du texte, le mélange de fantaisie et de tragédie qui m’a par moments presque fait penser à Boris Vian. Pour autant, et bien qu’ayant apprécié, à l’occasion d’une dictée organisée à l’occasion d’un salon littéraire, le naturel et l’humour de l’auteur, je n’ai jamais eu envie de récidiver… jusqu’à ce que je tombe sur un exemplaire d’occasion de son dernier roman. Malgré l’ombre de l’extraordinaire roman de Joyce Carol Oates sur un sujet similaire, et encouragée par les avis positifs de lectrices fort recommandables, je me suis dit "pourquoi pas ?".

C’est malheureusement le "pas" qui l’a emporté…

Elizabeth Vernn voit sa vie basculer le jour de ses sept ans, lorsque sa mère lui offre comme cadeau d’anniversaire une participation à un concours de mini-miss, qu’elle remporte. C’est le début d’une navrante et traumatique épopée de salles des fêtes en salles des fêtes, d'une existence focalisée sur les défilés dominicaux et la préparation qu'ils requièrent chaque semaine, entre séances de coiffage, épilations, et poses de faux cils... Las, Elizabeth, éternelle seconde, ne renouvellera jamais l’exploit de la première fois.

Arrive un moment où la fillette, devenue adolescente, se rebelle. Finis les concours ! elle se débrouille pour être envoyée en pensionnat loin de sa mère toxique et de son inutile de père. C’est le début d’une entreprise de vengeance visant à reprendre le contrôle de son corps, allant jusqu’à le déformer. Mais Elizabeth s’illusionne en pensant que la maîtrise de son corps lui permettra de maîtriser sa vie, et de renouer avec ce qu’elle est. A ce jeu de l’apparence, qui met en avant la plastique -même déformée- aux dépens de l’individualité, il ne peut y avoir de gagnant. 

Ce sujet est sans doute du pain bénit pour un écrivain, non ? Il contient tellement de thématiques potentielles, et est un point départ idéal pour traiter de la toxicité de certaines relations parents-enfants.

"Florida" aborde bien, d’ailleurs, la plupart des aspects qui y sont liés, qu’ils soient sociétaux -dictature sexiste et arbitraire d’une image de la femme dont on abreuve les enfants dès leur plus jeune âge-, individuels -dérive éducative de parents qui projettent leurs fantasmes irréalisés sur leur progéniture ou qui s’investissent dans leur soi-disant accomplissement pour compenser une vie de couple insatisfaisante-, ou qu’ils concernent ses conséquences psychologiques. C’est d’ailleurs sur ces dernières que s’attarde plus particulièrement l’auteur, insistant sur la difficulté à se construire quand ce qui compte c’est l’image retouchée de vous-même, sur la dichotomie que cela génère entre l’individu et son corps, allant jusqu’au rejet, sur l’isolement, enfin, que cela procure, parce qu’on devient à la fois visible et jalousée. Il appuie aussi sur la forme d’addiction qu’engendre la première victoire, et l’engrenage qui s’ensuit pour l’obtenir à nouveau, à tout prix, en se conformant à une image en décalage avec soi-même. La défaite quant à elle est mère d’impuissance et de frustration, car la course à la beauté, contrairement à la compétition sportive, n'offre même pas l'espoir de s’améliorer à force de travail.

Tout cela est fort intéressant mais… je n’y ai pas cru.

Je ne saurais dire précisément pourquoi mais quand j’ai compris, tout d’abord, que l’intrigue se déroulait aux Etats-Unis, j’ai eu un premier décrochage. Et j’ai gardé jusqu’au bout l’impression de lire un auteur français voulant faire croire à une intrigue américaine. Mais le plus embêtant, c’est de n’avoir pas cru non plus en Elizabeth Vernn, qui est pourtant la narratrice de "Florida", retranscription du journal où elle déverse, crument, sur un rythme heurté, agressif, sa rage, et une haine visant en particulier sa mère. La ligne unique qui guide son discours, interdisant toute nuance, et en même temps sa manière tellement impeccable de jouer sur les mots, de construire ses diatribes, font que tout au long de ma lecture, j’ai vu la plume de l’auteur sous celle de la jeune fille, et entendu, plus que la révolte de son héroïne, l’indignation d’Olivier Bourdeaut. 

"Florida" est joliment écrit, mais sonne faux, et sent le fabriqué. Quel paradoxe quand on y pense ! : Elizabeth n’en devient, une fois de plus, qu’un objet de démonstration, dont on ne parvient à aucun moment à approcher l’authenticité… 

Commentaires

  1. Je ne suis pas très étonnée de ta critique, je l'avais un peu perçu en écoutant l'auteur. Je l'emprunterai à la bibli, pour voir ..

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    1. Comme je le précise en début de billet, il ne me tentait pas vraiment, mais j'ai lu quelques billets positifs de blogueuses avec lesquelles j'ai des goûts en commun...

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  2. Cela m'intéressait, comme thème, mais comme en ce moment les abandons se suivent, Florida en a fait partie, après ... la moitié?... Juste regardé la fin, quand même.

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    1. Une fin bien sombre, hein ?.. sur le même thème, "Petite soeur, mon amour" d'Oates, c'est autre chose, un peu l'inverse de celui-là = un roman dense, complexe, prégnant (mais qui demande un peu de temps, le Bourdeaut, j'ai dû l'avaler en une petite après-midi plage...).

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  3. J'étais bien étonnée de voir ce titre chez toi !!! Beaucoup moins de ta critique ... Le constat d'artificialité est rédhibitoire, d'autant plus que je n'avais pas réussi à accrocher à premier succès de l'auteur, déjà pour cette raison. ( et aussi, il faut l'avouer, des préjugés liés à ce succès ...). Il vaut mieux lire Petite soeur mon amour de Oates sur le thème de l'enfance engloutie par les concours. Je suppose que c'est à ce titre que tu fais allusion ?

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    1. Oui, je me souviens de ton billet sur "Bojangles", qui ne m'avait guère étonnée (en fait, j'étais même surprise qu'il m'ait plu, car j'avais des a priori aussi !). Et oui pour le Oates, c'est "Petite sœur, mon amour", que Bourdeaut n'a pas lu, pour ne pas être influencé (c'est ce que je l'ai entendu dire lors d'une émission)... mais leurs romans respectifs ne sont même pas comparables..

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  4. Pourquoi le titre "Florida"? Est-ce juste parce que le livre se déroule là-bas? Je n'avais pas l'intention de lire Olivier Bourdeaut (Oates, si), donc ton manque d'enthousiasme est heureusement sans conséquences pour moi.

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    1. Le roman se déroule en Floride, mais le titre se réfère à celui d'une œuvre artistique que l'héroïne inspire à un photographe. Et oui, lis le Oates, il m'a longtemps hantée...

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  5. Comme Athalie,, je n’avais pas trop aimé «  Bojangles » et ce que tu dis de ce roman ne me fera pas aller vers cet auteur.

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  6. alors moi j'ai adoré Bojangles (même si je n'accroche pas du tout à Vian) et je n'aime pas Oates mais j'ai lu un billet de Sonia (sur IG) et elle avait eu un choc en découvrant que l'histoire se passe aux USA et pareil elle n'avait pas accroché à la voix de la narratrice .. Je trouve honorable sa démarche de vouloir condamner ces concours qui, moi aussi, me font horreur mais vu le nombre d'avis négatifs, j'ai préféré rester sur la bonne image de Bojangles (et j'ai tout de suite ce merveilleux titre en tête) - et sinon, madame lit sur la plage ?? LOL

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    1. Rien à redire à la démarche en effet, je le rejoins dans son indignation, c'est juste que la transformer en "objet littéraire" n'était peut-être pas une bonne idée... et je suis rassurée de voir que je ne suis pas la seule à avoir éprouvé ce "décalage géographique" !
      Quant à la plage, hum..., ne m'imagine pas en lézard, je l'ai lu à proximité d'un petit coin de baignade, à l'ombre des tamaris !

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  7. J'ai aussi bien accroché sur Bojangles et ta référence à Vian est très très juste. Pour Florida, je vois que Oates a déjà traité le thème en mieux. Je ne dirai peut-être pas non à Florida mais je ne me presserai pas, c'est sûr. Ta chronique en tout cas est vraiment parfaite, comme toujours !

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    1. Oui, le roman de Oates est magistral ! .. je crois que c'est mon préféré de l'auteure. Quant à celui-là, eh bien tu peux franchement passer ton chemin...

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  8. Je n'avais pas trop aimé son premier roman, pourtant porté aux nues. Je ne souhaite pas réitérer avec l'auteur...

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    1. Sage décision ! Je m'étais moi-même étonnée d'être séduite par "Bojangles"..

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  9. Je n'ai étrangement jamais eu envie de lire Bojangles malgré l'avalanche d'avis dythirambiques... Quant à Florida, d'autres lecteurs ont émis les mêmes bémols que toi. Je passe donc clairement et définitivement mon tour. En revanche, j'aime bcp Oates et ai noté le titre que tu as mentionné.

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  10. J’ai détesté ... j’ai trouvé que ça sonnait faux ça m’a terriblement agacée bouhhh ...je n’y ai pas cru une seule seconde. J’avais tellement aimé « Bojangles »..:(

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    1. Je vois que nous sommes sur la même longueur d'ondes ! Sincèrement, s'il n'avait pas été si court, je crois que je ne serais même pas allée au bout.

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  11. Je ne sais pas si mon comm est passé ... j’ai détesté ce livre : du toc ! Je n’y ai pas cru une seconde ...

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    1. Si, si il est bien passé, mais comme la modération des commentaires est activée sur le blog, je dois les valider pour qu'ils y apparaissent... je laisse, pour le plaisir, les deux commentaires !

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  12. Moi je resterai sur Bojangles qui m'avait enchantée par son originalité et son écriture, Pactum Salis m'avait également plu mais sans plus et celui-ci je n'ai même pas envie de le découvrir..... Il y a trop de livres qui m'attendent, dont les sujets m'attirent et m'intéressent pour que je m'arrête à celui-ci ..... :-)

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    1. Son 2e ne m'avait pas tentée, d'une part parce que je considérais mon enthousiasme pour Bojangles presque accidentel, mais aussi parce que j'ai lu de nombreux avis qui comme le tien le jugeaient "en-dessous" de son 1e roman. Et tu as raison de te consacrer à des titres sans doute plus intéressants !

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  13. j'ai bien aimé son premier roman avec un bémol pour la fin, mais celui-ci ne me tentait pas, donc j'ai fait l'impasse , et sans regret :-)

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    1. Tant mieux, un de moins à caser sur les étagères, n'est-ce pas ?

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  14. De mon côté, j’ai bien apprécié le déploiement de la violence.... je vais certainement lire celui de Joyce Carol Oates (que j’adore) sur le même sujet.

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    1. Si tu es fan de Joyce Carol Oates, tu devrais en effet adorer Petite sœur, mon amour, c'est un roman original, et très fort.

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  15. J'ai beaucoup Bojangles! Mais ce Florida, malgré l'intérêt du sujet, m'a toujours semblé suspect. J'ai bien fait de passer mon chemin!

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    1. Oui, c'est vrai qu'il était suspect.. je ne me suis pas assez méfiée !

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  16. Je n'ai pas aimé non plus, j'étais fan de Bojangles, beaucoup moins de "pactum salis" et cette fois ci j'ai terminé la lecture en diagonale tellement j'ai été déçue.

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    1. Ce n'est pas très bon signe, tout ça... je crois personnellement en avoir terminé avec cet auteur !

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