"Terre ceinte" - Mohamed Mbougar Sarr

"Mourir pour ses idées est la plus honorable des morts, car cela prouve qu’on en avait. Grand privilège dans un monde rempli de bêtise, qui ne pense plus ou pense à l’envers".

Kalep, ville fictive de la région du Sumal, en Afrique, est occupée depuis maintenant cinq ans par La Fraternité, groupe islamiste qui domine le Nord du pays, et y fait régner rigorisme et terreur en appliquant la charia, l’interdiction de tout divertissement et la privation, pour les femmes, de toute liberté. Le roman s’ouvre sur une scène emblématique de ce fanatisme : un couple de jeunes gens d’à peine vingt ans est lapidé par la foule après avoir été condamné pour adultère. Autant que l’exécution proprement dite, la participation, sinon la passivité de la population face au sanglant spectacle, fait froid dans le dos.

Mohamed Mbougar Sarr place d’ailleurs au centre de son roman cette thématique de la réaction de la population face à l’instauration d’un régime de terreur et d’intolérance extrême. Il démontre ainsi que le succès dudit régime est conditionné par la résignation, la peur, dans certains cas par l’acceptation, de ceux qui le subissent. Et que ce qui permet à ce régime de grandir, c’est le silence qu’induit le renoncement, la conviction qu’il est devenu inutile de parler de ce qui se passe, silence qui laisse la place à la propagande : on se tait car tout parait évident et clair, l’idéologie dominante devient limpide… Dispenser de parler, d’échanger, c’est dispenser de penser. 

La notion de "peuple" y est conséquemment questionnée : ce dernier est-il une entité quasi indistincte, soumis aux caprices des mouvements de groupe, ou bien faut-il refuser cette vision sans doute réductrice pour considérer que le peuple en soi n’existe pas, et qu’il n’est qu’une somme d’individualités bien distinctes ? Au fil du roman, plusieurs épisodes démontrent la nature versatile -et dangereuse- de la foule, qui peut aussi bien acquiescer que se révolter de manière spontanée et sans explication apparente, comme c’est le cas lors de la flagellation d’une femme sortie sur le pas de sa porte sans avoir recouvert ses cheveux.

Qu’est-ce qui détermine la réaction du peuple, qu’est-ce qui pousse l’individu à se réveiller face à la violence inique, à oublier sa peur pour défendre sa dignité et ses valeurs ? Qu’est-ce qui fait de la peur un moteur de révolte plutôt que quelque chose de paralysant ? "Terre ceinte" développe l’idée que c’est l’objet de cette peur qui détermine son effet : on se révolte quand on craint davantage l’injustice et l’inutilité du langage que le fouet et les brimades.

La résistance est ici initiée sur l’impulsion de Malamine, médecin à l’hôpital de Kalep, où il soigne entre autres, avec des moyens dérisoires, les toujours plus nombreuses victimes de La Fraternité, et qui a regroupé une petite poignée d’hommes et de femmes décidés à briser le silence en diffusant sous le manteau un journal remettant en cause les exactions commises par un pouvoir qui n’a aucune légitimité morale.

Un roman qui, en plus de fustiger le danger d’un dogmatisme porté par des fanatiques investis d’une mission qui selon eux les dépassent et les rend complètement hermétiques à la logique de l’autre, posent surtout d’intéressantes questions sur les mécanismes susceptibles de le contrer et met en évidence le paradoxe confrontant la difficulté à trouver le courage de lutter quand la majorité se soumet et l’inutilité du combat s’il n’est pas mené pour tous.

Le rythme de l’intrigue, prenante, rend par ailleurs la lecture facile. "Terre ceinte", qui est je crois le premier roman de Mohamed Mbougar Sarr, souffre en revanche de quelques lourdeurs, ce qui en fait à mon avis un roman moins abouti, d’un point de vue stylistique, que l’excellent "De purs hommes", que je lui ai nettement préféré.

"Trop peu d’hommes, lorsque leurs semblables souffrent, se demandent ce qu’ils ont fait pour empêcher ou favoriser cette souffrance".

Une lecture effectuée dans le cadre du Mois Africain initiée par Jostein.

Commentaires

  1. Cela m'a l'air assez dur comme thème, et je te félicite pour ta participation à ce mois!

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    1. Oui, c'est le genre de roman dont la lecture suscite un grand sentiment de révolte et de colère..

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  2. Comme dans De purs hommes, l'auteur semble instaurer un rythme à son roman, et ça c'est déjà un très bon point. les questions sur la notion de peuple semblent passionnantes également.

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    1. Oui, cette thématique du "rôle" de l'opprimé dans le maintien du pouvoir exercé par l'oppresseur est très bien abordée. Et si le style est à mon avis perfectible, one ne s'ennuie pas une seconde à la lecture de ce roman.

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    1. Quelle réactivité ! Je suis curieuse d'avoir un autre avis sur ce titre, notamment pour savoir si d'autres lecteurs expriment les mêmes bémols sur le style..

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  4. Malgré ses défauts de premier roman, ce livre me semble fort intéressant. Un sujet plutôt politique qui fait réfléchir sur la dangerosité des foules et de la peur. Je le note avec De purs hommes.

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    1. Oui, il reste très intéressant. "De purs hommes" est en revanche excellent !

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  5. Un livre qu'il me plairait de lire

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    1. Dans ce cas n'hésitez pas ! Il vaut tout de même le détour, pour l'intérêt que présente le sujet abordé.

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  6. Mourir pour des idées, d'accord, mais de mort lente
    Comme disait tonton Georges.

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    1. C'est malheureusement le cas ici : la lapidation est généralement synonyme de longues souffrances ...

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  7. J'avais bcp aimé De purs hommes, et j'ai envie de me laisser tenter par son dernier. Pour celui-ci, on verra plus tard...

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    1. Oui, pourquoi pas, il se lit rapidement, et le fond est passionnant.

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  8. Je ne connais ni le challenge ni cet auteur. Mais ton billet m'a fait penser à l'Afghanistan, car je me suis aussi posée la question du refus, du soulèvement face aux Talibans et finalement non.

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    1. C'est la première fois que Jostein organise ce Mois africain (il en manquait un !), peut-être pourras-tu participer l'an prochain, si elle renouvelle l'expérience ?
      Une lecture en tous cas très intéressante, l'auteur lance des pistes de réflexion pertinentes et complexes à partir de son intrigue.

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  9. Ouf! Je passe mon chemin. Sans rancune!

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    1. Jamais de rancune !! Mais "De purs hommes" mérite franchement le détour !

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  10. Je croyais avoir laissé un commentaire, j'ai encore dû zapper une étape ! Je disais que je notais l'auteur, mais plutôt avec "e purs hommes" qui semble t'avoir plu davantage.

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    1. Oui, sans conteste ! Il aborde aussi l'intolérance sous sa forme la plus extrême, mais la complexité de son personnage principal permet d'y ajouter une densité psychologique et un questionnement moral très intéressant et bien amené. Et le style en est à mon avis plus subtil.

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  11. Bon, j'ai complétement loupé le mois africain, que je découvre avec tes notes ! Tant pis pour moi, mais du coup je retiens De purs hommes. Je suis étonnée d'ailleurs de ne pas voir un lien vers ta note sur ce titre. Un oubli ? ou une lecture d'avant blog ?

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    1. J'espère que Jostein renouvellera l'an prochain... il y a bien un lien vers mon billet sur "De purs hommes", il faut juste cliquer sur le titre. Un très bon roman en tous cas, qui aborde le sujet du rejet de l'homosexualité d'un point de vue social, mais aussi psychologique. Il m'avait emballée !

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  12. J'ai bien aimé ce roman produit un an après la prise de Tombouctou et de Gao par des djihadistes. L'auteur offre une distance et une certaine maîtrise dans l'écriture sur un tel sujet aussi brûlant. Je vous glisse l'émission littéraire réalisée avec Mohamed Mbougar Sarr sur ce roman :
    http://www.sudplateau-tv.fr/2016/07/18/mohamed-mbougar-sarr-terre-ceinte/

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    1. Merci pour le lien, je m'en vais de ce pas écouter l'auteur !

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