Autour du handicap

"Triple Zéro" - Madeleine Watts

"Peu importe ce qu'on fait, l'urgence vous tombe dessus."

J’hésite entre qualifier de bonne ou de mauvaise l’idée de lire "Triple Zéro" à un moment où les circonstances de la vie réelle entraient en écho avec celles de la fiction. Bonne dans le sens où les sensations physiques et l’abattement moral provoqués par les fortes chaleurs estivales et les effets (odeur âcre et persistante, images mentales permanentes de génocide animal…) des incendies sévissant à quelques kilomètres de chez moi étaient ainsi au diapason de l’atmosphère brûlante du roman ; mauvaise si l’on considère que cette lecture a exhaussé l’inconfort et la déprime déjà installés dans le quotidien…

La narratrice revient sur sa dernière année d’études à Sydney, pendant laquelle, pour des raisons financières, elle a travaillé au standard du "Triple Zéro", service d’accueil téléphonique d’urgence, servant d’intermédiaire dans la mise en relation entre les appelants et les pompiers, la police ou une ambulance. Les appels provenaient de tout le pays, à toute heure du jour ou de la nuit, le service fonctionnant sur le système des trois-huit. L’héroïne était du groupe de l’après-midi, constitué d’artistes désargentés, de jeunes ayant plaqué le lycée ou d’étudiants à distance, d’individus plus ou moins paumés. Des écrans de télévision muets mais allumés en permanence y diffusaient l’interminable succession des maux liés aux conséquence de la vague de chaleur qui pesait alors sur le pays : déshydratation des personnes âgées, chiens ou bébés tombés dans le coma suite à leur séjour dans des véhicules fermés, animaux des zoos nourris avec des blocs de glace… 

Elle évoque cette période de sa vie comme un moment difficile, marqué par une sorte d’anesthésie émotionnelle et une tendance à l’autodestruction. Elle buvait alors beaucoup, et l’ébriété la plongeait dans une vulnérabilité qu’elle recherchait, avec le vague fantasme d’atteindre un black-out derrière lequel elle trouverait un monde nouveau. Elle accumulait les aventures d’un soir avec des hommes durs et plus âgés qu’elle savait peut-être dangereux, mais se protéger ne l’intéressait pas. Elle s’alimentait mal, dormait peu, et son corps se couvrait de bleus suite à des rapports sexuels parfois brutaux ou à sa négligence. Elle était plombée d’une angoisse sous-jacente mais comme constitutive, liée à la destruction environnementale, le manque d’eau, la pollution, l’extinction animale, la fonte des glaciers, lui procurant un sentiment d’insécurité permanent auquel s’ajoutaient le poids de la détresse et du danger que lui rappelaient sans cesse les appels reçus au Triple Zéro.

La relation de ce moment de sa vie est portée par une spontanéité et une viscéralité qui rendent sa voix profondément audible, et créent une proximité avec le lecteur. Elle y entremêle d’autres souvenirs plus lointains, comme celui de cet été 1994 également marqué par de terribles incendies, qui fut surtout pour elle celui où sa mère leur fit soudainement quitter leur foyer pour fuir son père et ses crises de violence, ou évoque parfois son ancêtre explorateur John Oxley, qui parcourut au début du XIXème siècle les vastes étendues australiennes en quête d’une chimérique mer intérieure.

On pourrait dire de "Triple Zéro" que c’est le roman d’une certaine modernité et de ses limites, dont témoignent les maux de la narratrice. Cette dernière semble à la fois se fondre dans les palpitations d’un milieu urbain au cœur duquel elle est ainsi ancrée, et soumise aux terreurs que ce même milieu, agressif et anxiogène, provoque. L’intime se mêle ainsi aux pulsations de la ville, en même temps qu’il est pénétré de la tragédie de la dévastation environnementale, obsession récurrente qu’entretiennent les catastrophes -vagues de chaleur, incendies, inondations- qui se succèdent.

A lire.

C’est Eva qui m’a donné envie de lire ce titre, qui rentre par ailleurs dans le cadre de l’activité "Sous les pavés, les pages".

Commentaires

  1. Ton billet raconte bien ce que l'on va trouver dans ce roman tout en ne dévoilant pas l'intrigue. C'est un exercice pas si facile que ça. J'imagine ta tristesse de lire ce livre alors que ça brûlait à côté de chez toi.

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    1. L'intrigue est d'ailleurs minimaliste, on est surtout dans l'immersion d'un quotidien hanté par des obsessions, une errance psychologique aux contours un peu flous.. et oui, ces incendies (et ça a continué encore la semaine dernière..), c'est un traumatisme, je me réveillais la nuit en imaginant le cri des animaux en train de brûler...

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  2. Cela doit mettre le m oral dans les chaussettes?

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    1. C'est sombre oui, et je n'avais pas vraiment besoin de ça pour me sentir déprimée. Mais c'est un bon roman.

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  3. En te lisant, je me dis aussi que ca ne doit pas être une lecture-plaisir, mais en même temps pourquoi se voiler la face par rapport à ce qui se passe chez nous et chez les autres? Je me demande quelle a été la réception du livre en Australie.

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    1. Ton commentaire pose une question intéressante, notamment quand on sait que l'Australie est l'un des premiers pays à avoir privatisé l'accès à l'eau... et tu as raison, il ne faut pas se voiler la face : si on ne change pas nos modes de vie, au sens large du terme, on sait très bien que ce genre de catastrophes ne fera que se multiplier...

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  4. Je l'ai déjà noté, chez Eva aussi je crois...

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  5. Il y a des livres qui nécessitent de bien choisir son moment pour ne pas en rajouter dans un quotidien lui-même trop inquiétant. Ceci dit, il doit être intéressant ce roman, malgré sa noirceur.

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    1. Oui, c'est une voix particulière, et forte. A découvrir (idéalement au cœur de l'hiver :)...

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  6. je le note pour l'hiver du coup !

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    1. Oui, note, il me semble que c'est typiquement le genre de titre susceptible de te plaire...

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