"Pukhtu – Primo" - DOA

"La guerre est mère de toutes les commémorations mais c’est une mauvais mère, elle ne respecte rien, ni les grandes idées, ni les hommes, elle les dévore et leur survit. Toujours."

2008. 

Les forces de coalition de l’OTAN mènent depuis sept ans leur guerre contre le terrorisme en Afghanistan, où les talibans, éjectés du pouvoir en 2001, regagnent peu à peu du terrain et le soutien de la population. C’est notamment le cas le long de la frontière avec le Pakistan, dont les autorités mènent un double jeu, luttant officiellement contre le terrorisme, pendant que certaines factions de leurs services secrets, par crainte de la montée en puissance du voisin et ennemi de toujours, l’Inde, le soutiennent. Dans le même temps, le pays est redevenu le premier producteur mondial de pavot, manne financière non seulement pour les insurgés, qu’elle permet de s’équiper en armes, mais aussi pour une population qui, souffrant d’une extrême pauvreté, vivote des miettes que lui laissent les trafiquants. 

C’est dans ce contexte d’extrême tension que nous immerge le très profus roman de DOA. C’est aussi une situation très complexe, où s’entrecroisent et s’affrontent de multiples acteurs, au point de constituer un sac de nœuds que le lecteur a parfois du mal à démêler, entre les différentes factions locales -militaires, terroristes, élus…- et la multiplicité des représentants alliés présents sur les lieux, armée américaine, OTAN, CIA…, auxquels il convient d’ajouter les sociétés privées paramilitaire dont l’état-major américain, par manque de ressources propres, s’adjoint les services pour gérer logistique, approvisionnement et sécurité. 

Parmi elles, la société Longhouse, dont Voodoo est à la tête d’une des unités, composée de mercenaires affutés et endurcis. Le mystérieux Fox est un membre un peu à part au sein de ce groupe constitué de longue date et très soudé. Parachuté là par un ponte de la CIA envers lequel il a une dette, il a connu plusieurs vies et endossé plusieurs identités, son passé se dévoilant parcimonieusement au fil du récit. Combattants de terrain, ils assistent par ailleurs le travail des drones qui bombardent les supposés repaires de talibans, et forment les Afghans qui travaillent en collaboration avec les occidentaux. Eux aussi profitent de l’industrie du pavot, comptant sur les substantiels revenus de leur trafic pour s’assurer une retraite dorée, qu’ils espèrent proche. Aussi, lorsque Peter Dang, journaliste canadien, commence à fouiner du côté de Longhouse, flairant suite à un tuyau qu’il tient là une affaire digne d’un Irangate, il s’attaque à des enjeux susceptibles de le mettre en péril…

Sher Ali Khan, surnommé "Le Roi Lion", est une des figures du camp adverse. Ce pachtoune, ex-héros de la résistance contre l’occupant soviétique, sent le chaos à venir, et veut en préserver son fils aîné, ainsi que sa fille, Badraï, qu’il aime plus que tout, une hérésie dans cette société où la femme n’est bonne qu’à enfanter. Il a décidé d’envoyer ces deux enfants chez un ami, pour leur permettre de s’instruire, et, plus tard, de quitter le pays. Mais il n’a pas le temps de mettre ce projet à exécution, Badraï et son frère étant tous deux assassinés lors d’une offensive américaine, dans laquelle Sher Ali Kahn laisse également un œil. Lui qui, contrairement à d’autres moudjahidines, n’avait pas rallié l’insurrection des talibans, qu’il méprise, s’en rapproche, pour servir sa soif de vengeance. Dorénavant, une unique obsession le dévore : retrouver les assassins de ses enfants.

Du côté occidental, nous suivons une autre journaliste, française, elle aussi mue par un désir de vengeance. Amel Balhimer a des comptes à régler avec un certain Montana, ancien responsable de la DGSE dorénavant à la tête d’une société de sécurité, et en passe d’intégrer le gouvernement. Malgré la terreur que suscite en elle cet homme dont on ignore la nature de leurs liens désormais rompus, elle se rapproche de sa jeune maîtresse, Chloé.

A partir de sa foisonnante galerie de personnages, l’auteur déploie une gigantesque toile qui, en plus de nous instruire (sans aucun didactisme) de la complexité des enjeux géopolitiques et humains à l’œuvre dans cette zone à cheval sur l’Afghanistan et les zones tribales pakistanaises, dresse un schéma des itinéraires empruntés par des trafics qui se jouent des frontières et pour lesquels se nouent d’improbables alliances, nous emmenant de son théâtre de guerre au Kosovo, en passant par les Emirats Arabes Unis ou les chics appartements parisiens où le produit finit sa course… En parallèle, il nous immerge dans la violence d’une guerre larvée mais dévastatrice, comme le rappellent par intermittences les dépêches de presse qui égrènent le nombre de ses victimes. La techno-stratégie, avec ses drones et ses avions sans pilotes, s’associe aux opérations de terrain et multiplie les dommages collatéraux.

C’est très dense, mais c’est aussi passionnant, et surtout ce n’est pas fini… la suite mercredi !


D’autres titres pour découvrir DOA : La ligne de sangCitoyens clandestins

C’est un épais pour Tadloiducine (800 pages chez Folio), et donc un pavé pour Sibylline et Moka… 

et une participation aux "Trilogies ou séries de l’été", chez Philippe 

Commentaires

  1. Il me semble bien avoir rencontré l'auteur mais avoir été rebutée par la violence que je sentais dans son livre (je ne me souviens plus lequel c'était).

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  2. Pas très attirée, sans doute parce que malheureusement ce pays n'est pas sorti de l'affaire!!! Ou alors pour essayer de comprendre comment tout cela est arrivé?

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  3. Cela me semble bien compliqué pour mes neurones matinaux ! Et ce n'est qu'un premier volume : quelle lecture !

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  4. Bonjour Ingannmic
    Voilà un diptyque qui pourrait me plaire! Ces histoires de services secrets et de sociétés privées de sécurité, ça me fait un peu songer aux oeuvres de Tom Clancy (la série Jack Ryan), dont un tome se déroulait en Afghanistan (alors occupé par les Soviétiques), dans les années 1980 (Le cardinal du Kremlin)...
    Merci pour cette contribution en deux volets (à suivre) et cette découverte d'un auteur que j'ignorais!
    (s) ta d loi du cine, "squatter" chez dasola

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  5. Rien qu'à lire ta note, j'ai les neurones en surchauffe, ce n'est pas la faute de ta note, mais d'eux, ils sont en mode paresseux ...

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  6. J'ai découvert DOA avec Citoyens clandestins et je l'avais classé dans les très bon auteurs de polars. J'ai d'ailleurs lu le roman suivant (ensuite j'ai été appelée par d'autres tentations mais j'y reviendrai)

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