"Le dégoût" - Horacio Castellanos Moya

A outrance.

"Le dégoût" est la transcription du long monologue qu'aurait eu à subir Moya lors de ses retrouvailles avec Vega, un ancien camarade de classe.
Ce dernier vit au Canada depuis qu'il a fui, une vingtaine d'années plus tôt, le Salvador. Il y a refait une apparition à l'occasion de l’enterrement de sa mère. C'est là qu'il a eu la surprise de revoir Moya, seul de ses connaissances salvadoriennes à avoir fait le déplacement. Il l'a invité à boire un verre...
... et s'est alors lancé dans une longue diatribe contre son pays natal, au cours de laquelle il a fustigé avec une violence et un mépris grandissants sa médiocrité.

Le peuple salvadorien fait l'objet de ses plus vives critiques. Frappé d'une inculture affligeante, et d'une bêtise non moins désolante, le salvadorien serait la représentation du "flic qui sommeille en chacun de nous". Son rêve ultime serait d'ailleurs d'être militaire, afin de pouvoir assouvir en toute impunité sa rage et ses pulsions criminelles. Il est de plus obsédé par l'argent et profondément vulgaire...
La famille de Vega elle-même est conforme à l'épouvantable portrait qu'il dresse de ce qu'il qualifie de "race obtuse". Alors que son frère se passionne de manière fanatique pour ce sport crétinisant qu'est le football, ses neveux s'abrutissent devant des séries TV, et sa belle-sœur, cet "insipide avorton", passe son temps à consulter la rubrique mondaine des journaux !

La ville de San Salvador ne trouve pas davantage grâce à ses yeux, son dégoût pour la porcherie qu'est son centre historique le disputant à celui que suscite l'américanisation de ce dernier par l'implantation de commerces tels que fast-foods et autres horreurs. Les spécialités locales le répugnent, et il a fini par renoncer à prendre les transports en commun, dans la mesure où on y risque la mort à chaque instant !

Les premières ligne du "Dégoût" peuvent surprendre, voire rebuter. Le style, truffé de répétitions, est susceptible de paraître agressif, et même un peu lourd. Et puis, on se laisse prendre au rythme particulier qu'insuffle l'auteur à ce texte court mais dense, pour finir par sourire, parfois, des réflexions qui émaillent cette arrogante logorrhée.
C'est que l'on a du mal à savoir s'il faut vraiment prendre les assertions de ce Vega au sérieux... au fil de son discours, il s'emporte, et donne l'impression de ne plus maîtriser son ressentiment et son mépris, quitte à tomber dans la caricature.
Il est de plus pétri de contradictions : condamnant la vénalité de ses concitoyens, il se montre lui-même très intéressé par l'héritage que lui a laissé une mère à laquelle il n'a pas rendu visite presque vingt ans durant. Et il fait preuve d'une haine de l'autre qui n'a rien à envier aux pulsions de violence dont il affuble, dans son discours, le peuple salvadorien...

Il insiste en particulier sur la "dégradation du goût" qui sévit dans son pays natal, et sur le néant culturel qui en résulte, comme si là se situait la cause principale de la décadence de la société salvadorienne. Le contexte politique est bien évoqué : Vega n'éprouve qu'aversion pour les hommes de pouvoir, de droite comme de gauche, ces derniers ayant rapidement fait l'impasse sur leurs idéaux révolutionnaires dès leur arrivée au gouvernement.
Mais finalement, son réquisitoire tourne toujours autour de la même idée, celle de l'immense et répugnante médiocrité qui afflige l'ensemble des salvadoriens (et dont lui-même n'est pas exempt, comme on vient de la voir), quels que soient leur condition et leur niveau social, et qui condamne le pays à végéter dans une incurable misère intellectuelle.

J'ai eu un peu de mal à saisir le but d'Horacio Castellanos Moya. En décrédibilisant son personnage, il amoindrit la force de son attaque, certes virulente mais en définitive peu subtile. 
Faut-il voir "Le dégoût" comme un pamphlet volontairement caricatural afin de le rendre plus propice à marquer les esprits ?

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