"Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau" - László Krasznahorkai

Jardin secret.

Je continue ma découverte de László Krasznahorkai, dont le roman "Guerre et guerre" m'avait bouleversée, avec ce court texte au long titre dont l'énigmatique précision est bien à l'image de cette étrange histoire. L'histoire d'une quête, celle du petit-fils du prince Genji -il ne sera jamais désigné par son propre nom- qui, depuis qu'il a découvert dans un ouvrage l'illustration d'un jardin représentant à ses yeux une forme de perfection, n'a plus qu'une obsession : le trouver.

Les recherches jusqu'alors menées dans ce but se sont révélées infructueuses. Cette fois, il a décidé de se rendre lui-même là où pourrait bien l'attendre ce jardin idéal.

Pénétrant ainsi dans l'enceinte d'un monastère isolé, il découvre des lieux déserts, à l'architecture parfaitement ordonnancée, et protégé, conformément à d'ancestraux rituels de construction, "au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau". L'un des bâtiments qui le composent abrite une petite statue de bouddha, désignée comme le symbole de l'impuissance de la beauté, de la noblesse, et de la hauteur d'esprit face à l'inextricable bêtise humaine, à la "pourriture du monde". Un autre contient les sûtras -écrits philosophiques rédigés sous forme d'aphorismes- de la secte à laquelle appartient le temple...

Cette découverte, entrecoupée de la relation d'événements dont on ne comprend pas vraiment le rapport avec le récit -telle l'agonie, au pied d'un ginkgo, d'un chien cruellement battu- se déroule dans une ambiance vaguement inquiétante, confinant au surnaturel. Des énigmes, dont la clé ne nous sera jamais livrée, ponctuent la progression du héros au sein du monastère. Un renard au regard fixe est tapi dans l'ombre d'un buisson... La chambre du moine supérieur présente un désordre surprenant, affichant les signes d'un départ précipité -bouteilles de whisky débouchées, désordre et saleté- et d'une activité en total désaccord avec l'ascèse inhérente à l'existence monastique...

Le petit-fils du prince Genji est lui-même fréquemment pris de malaises dus à une "surémotivité" pathologique.

Même les alentours du monastère présentent un aspect angoissant, étrange, ainsi que le découvre la dizaine d'hommes ivres morts partie à la recherche de notre chasseur de jardin : la bourgade traversée depuis la gare pour s'y rendre semble peuplée d'une unique habitante, qui oppose à leurs questions une franche hostilité.

Le récit est par ailleurs ponctué de digressions nous éclairant sur les règles et les pratiques appliquées à la conception et la construction des lieux. Nous découvrons par exemple comment ont été choisis les arbres ayant fourni le bois des poutres, la patience dont il a fallu faire preuve avant de les abattre, au moment opportun de leur croissance... 

Court récit métaphorique aux allures de fable, "Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau" illustre avec poésie l'opposition entre la vulgarité, la brutalité des hommes et un ordre naturel pourvoyeur d'un équilibre invitant à la sagesse, confronte la vanité et l'agitation des individus à l'immuabilité de traditions fondées sur l'observation, la reproduction et le respect du fonctionnement interne de l'environnement.

Si la dimension énigmatique de ce roman m'en a parfois un peu laissée à distance, j'ai apprécié la musique subtilement lyrique que diffuse son écriture, et l’atmosphère à la fois mystérieuse et inquiétante dont il nous imprègne ...


D'autres titres pour découvrir László Krasznahorkai :


Cette lecture me permet de participer au Mois de l'Europe de l'Est, organisé par Goran, Patrice et Éva.

Commentaires

  1. Purée purée là je vais craquer!!! (bien penser à noter le nom de l'auteur, en librairie ou bibli ça ne va pas le faire si je ne suis pas précise)

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    1. Ce titre peut être une bonne introduction à l'oeuvre de cet auteur parce qu'il est court. En revanche, il pourrait rebuter les lecteurs qui n'apprécient pas de rester sans réponse à toutes leurs questions...

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  2. Bien entendu je vais lire ce livre, ce que tu en dis me fait penser à Kobo Abe (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Cette comparaison est assez juste, bien qu'elle ne me soit pas spontanément venue à l'esprit... mais oui, l'ambiance mystérieuse et inquiétante, l'apparente absence de sens, on les retrouve dans La femme des sables, que je n'avais pourtant pas aimé !!

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  3. Et comme dit Keisha , purée purée ! tu me donnes vraiment envie de le lire, à force !

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  4. J'ai acheté "Guerre et guerre" il y a deux ans, il faudrait que je me décide à le lire...

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    1. Oh oui, Guerre et guerre est magnifique, il faut juste un petit temps d'adaptation pour se familiariser avec l'écriture de l'auteur, mais l'effort en vaut VRAIMENT la peine !

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  5. ta critique est très convaincante, je vais finir par craquer... Commencer avec "Guerre et guerre" si j'ai bien compris :-)

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    1. En tous cas c'est pour moi un incontournable... mais qui peut ne pas plaire en raison de son écriture un peu abrupte, qui s'apprivoise pourtant peu à peu...

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  6. Merci pour cette jolie chronique ; je constate avec joie que Krasznahorkai est souvent évoqué durant ce mois de mars... et moi qui n'ai encore rien lu de lui. Je vais changer ça en 2018.

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    1. J'espère que le plaisir sera au rendez-vous, c'est pour moi un auteur incontournable, qui a vraiment une empreinte stylistique singulière.

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  7. Ce livre m'avait aussi laissé l'impression que quelque chose m'échappait, mais le jeu avec le temps (le fait d'évoquer des temples planifiés, construits, utilisés sur des centaines d'années, et en meme temps d'avoir un personnage principal tout à fait hors du temps dans un livre qui commence et termine avec un train) et la précision de l'écriture m'avaient bien plu. En fait, la vraie difficulté, c'est de se souvenir de l'ordre du titre, n'est-ce-pas? (https://passagealest.wordpress.com)

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    1. Très juste ! Et je suis d'accord avec toi, on ne comprend pas tout,mais il y a une musicalité et oui, une forme d'intemporalité qui charment.

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