"Mères" - Théodora Dimova

A l'occasion d'un déplacement sur Paris pour la journée, me voilà chez Gibert (quel curieux hasard), munie de la liste de titres qui ne quitte jamais mon portefeuille. Ravie d'être tombée sur un exemplaire à moins de 3€ de "La rouille" d'Eric Richer (noté chez The Autist Reading) et ayant terminé à l'aller le roman de Krasnahorkai que j'avais en cours, je m'autorise à ajouter un, voire plusieurs ouvrages à mon panier... Attirée par la couverture de "Mères", mis en évidence sur un étal, puis tentée par le fait que je n'ai jamais lu d'auteur bulgare, enfin définitivement convaincue par la perspective d'ajouter une participation au Mois de l'Europe de l'Est, je rafle illico l'ouvrage, dévoré lors du trajet retour en train... 


J'aime être emportée par une lecture imprévue, être surprise par un auteur inconnu, comme cela a été le cas avec ce titre. Il faut dire que l'écriture de Théodora Dimova dégage une intensité qui ne peut laisser indifférent. Le premier chapitre de "Mères" vous cueille à froid, logorrhée heurtée, d'une violence poignante, évoquant la détresse d'Andreia, orpheline d'une mère non pas défunte mais dépressive, au bord de la démence, indifférente à tout sauf à sa propre douleur, incapable ne serait-ce que de faire semblant d'éprouver le moindre sentiment pour sa fille, qui en est dévastée.

Suivent d'autres chapitres, ayant pour titre le prénom de celui ou celle dont ils évoquent la douloureuse histoire, portée par une plume vibrante, percutante, qui obsède et glace à la fois. Lia, Dana, Alexandre, Nikola... Ils sont tous adolescents, filles ou garçons, riches ou pauvres, enfants uniques à une exception près. La souffrance les a fait grandir trop tôt, les a plombés de la gravité de ceux qui savent ne pouvoir compter que sur eux-mêmes. Le drame de leurs courtes existences, marquées par l'abandon, la négligence ou la violence, puise ses racines dans le lien à la mère, perverti par une relation toxique ou par l'absence, qu'elle soit physique ou psychique.

Un autre point commun les réunit : la mystérieuse Yavora, évoquée à la fin de chaque séquence, à propos de laquelle un enquêteur anonyme les interroge, dans le cadre de ce qui s'apparente à une audition judiciaire. Les adolescents tergiversent, renâclent, incapable de la dépeindre autrement qu'en se référant à leurs rêves, ou en utilisant des métaphores, femme providentielle et impalpable, dotée d'un charisme surnaturel, figure idéale d'une mère dont chacun est en carence...

En toile de fond, au gré des éléments composant le quotidien de chacun des protagonistes, se dessine la Bulgarie des années 2000, gangrenée par la corruption et les inégalités sociales. L'espoir initié par la fin de l'ère communiste vécue par leurs parents a fait place à une désillusion que semblent incarner ces mères déficientes, elles-mêmes victimes d'un système inique ou d'une filiation délétère.

"Mères" est un récit bouleversant, glaçant, dont on pressent avec effroi l'issue inéluctable, qui met en évidence l'influence de l'instabilité familiale dans la propension à la violence.


Cette lecture est aussi l'occasion d'afficher une autre participation au Mois de l'Europe de l'Est, organisé par Eva, Patrice et Goran :

Commentaires

  1. Je ne suis pas sure d'avoir envie de lire ce genre de livres en ce moment... mais tu sembles avoir apprécié ta lecture.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Déborah et bienvenue ici,

      Tu as raison, j'ai beaucoup apprécié ma lecture. Il faut dire que j'aime en général les textes forts, voire violents, et que j'ai été servie avec ce récit dont l'écriture est par ailleurs marquante..

      A bientôt.

      Supprimer
  2. Encore un auteur que je ne connais pas et un contexte que je ne connais pas non plus ( mais je ne pense pas avoir lu d'auteur de l'Europe de l'Est). Je note pour plus tard

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Mais si, tu as lu au moins un auteur de l'Europe de l'Est puisque tu viens de lire Boulgakov (la Russie, ça compte !).
      En ce qui me concerne, c'est la 1e fois que je lis un roman bulgare mais je me suis notée d'autres auteurs pour l'édition 2020 de l'activité (les billets des uns et des autres sont de vraies mines d'or !)

      Supprimer
  3. Dis donc, c'est intéressant de venir chez toi on fait des découvertes... Et La rouille je l'avais noté aussi chez Autist reading. Tu as eu de la chance de le trouver à ce prix-là.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, j'ai découvert l'existence place St Michel d'une braderie Gibert, que je n'avais jamais vue, en face du magasin général, et alors que je m'y rends à chaque fois que je vais à Paris ! Imagine mon bonheur, je suis même tombée sur des ouvrages à 50 cts (en grand format aussi) et en très bon état, de titres que je guignais depuis un moment... et question découvertes, on peut remercier le trio à l'origine de ce Mois de l'Europe de l'est, c'est vraiment l'occasion de lire des auteurs vers lesquels je ne serais probablement jamais allée, sinon.

      Supprimer
  4. En effet, cela a l'air d'un texte fort et je peux supporter la violence quand elle n'est pas gratuite comme c'est le cas ici;
    Quant à moi, cette année pour le mois de mars de la littérature de l'Europe de l'est que je prends un peu au vol, je ne lis que des livres hongrois que j'avais déjà sous la main. Je vais retourner à Budapest en mai et plus j'avance dans la découverte de ces écrivains, plus je me rends compte de la richesse littéraire de ce pays.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Tu as raison, ce n'est pas une violence gratuite, et l'écriture de Dimova est très expressive. J'ai noté certains des auteurs hongrois que tu as chroniqués, tu en proposes un éventail très varié..

      Supprimer
  5. Déjà noté chez Eva et Patrice, et tu confirmes par cette très intéressante critique... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Si nous pouvons participer, à notre modeste échelle, à faire découvrir cette auteur très talentueuse, c'est tant mieux !

      Supprimer
  6. je ne connaissais pas l'auteur ni le roman, mais curiosité éveillée donc je note
    je n'ai lu aucun auteur bulgare, ce challenge est décidément génial

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. En passant hier dans les rayons de ma librairie habituelle, j'ai vu qu'il y était également mis à l'honneur, ce qui est une très bonne idée ! C'est vrai que les occasions de lire des auteurs bulgares ne sont pas si fréquentes.

      Supprimer
  7. Je me retrouve complètement dans ton premier paragraphe :)
    Quant à ta lecture, c'est une découverte pour moi. Et je note la bonne idée d'aller piocher dans la collection poche des éditions des Syrte pour ce mois à l'Est ( tout prétexte est bon... )

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je ne connaissais pas cette maison d'édition, mais si tous ses titres sont à la hauteur de celui-là, cela nous réserve de belles découvertes !

      Supprimer
    2. C'est une maison d'édition spécialisée dans les littératures de l'Est. Les livres grand format sont très beaux, et il y a du choix.

      Supprimer
    3. C'est ce que j'ai pu vérifier en acquérant le roman de la roumaine Florina Ilis, "La croisade des enfants" (noté chez Passage à l'Est), publié dans cette maison... et que je lirai probablement lors de l'édition 2020 du mois de L'Europe de l'Est.

      Supprimer
    4. Ah, je n'ai pas osé me lancer dans ce roman de Florina Ilis. Alors, autant te dire que je suis impatiente de ton retour de lecture. Vivement l'édition 2020.

      Supprimer
  8. Encore une jolie contribution. Et je ressens à travers ton billet le même enthousiasme pour ce lire qu'Eva a ressenti pendant la lecture ! Elle se réjouit d'aller voir ce que tu en as écrit ! Bonne soirée. Patrice

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Oui, j'ai vraiment été embarquée par l'écriture de Théodora Dimova...

      Supprimer
  9. Je ne crois pas avoir lu d'auteur bulgare jusqu'à présent. Ce roman a l'air assez costaud, mais pourquoi pas. Au passage, je note l'existence d'une braderie Gibert que je n'ai pas remarquée non plus quand je vais à Paris.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est une vraie caverne d'Ali Baba, ce n'est pas très grand, mais il y a vraiment des occasions imbattables !

      Supprimer
  10. Ouh ton enthousiasme est très convaincant ! J'aime aussi ces découvertes surprises, imprévues. Et je crois n'avoir jamais lu de Bulgare moi non plus.
    Aaah Gibert c'est la tentation absolue mais j'adore le choix qu'on y a côté occasions ! J'en ressors rarement indemne !:-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'espère que tu liras ce roman très fort, qui devrait te plaire..

      Supprimer

Enregistrer un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience !