"L'été où maman a eu les yeux verts" - Tatiana Ţîbuleac

"Pourquoi maman ne s'est-elle pas mise à mourir plus tôt ?"

Voilà incontestablement mon deuxième coup de cœur de ce Mois de l’Europe de l’Est 2020.

L’entrée dans le récit est abrupte : le narrateur nous prend à froid, en exprimant avec force sa haine pour une mère "petite et grosse, bête et laide", qu’il rêve de tuer. Une mère qui bouleverse le projet qu’il devait concrétiser à la fin de sa scolarité dans un établissement spécialisé -un séjour à Amsterdam avec deux de ses camarades-, en l’emmenant passer les mois de juillet et août dans une maison du sud de la France. Ce seront ses dernières vacances, puisque, ainsi qu’elle le lui annonce, elle est malade, et sur le point de mourir. 

C’est avec un recul de plusieurs années qu’il évoque cet été, comme on le comprend au fil du récit, écrit dans le cadre d'une psychothérapie. Devenu peintre, et célèbre, il reste hanté par le traumatisme d’une enfance marquée par la perte et la culpabilité, placée sous le signe de l’indifférence maternelle, qui avait fait de lui un garçon haineux, sujet à des crises de violence au cours desquelles il agressait les autres ou se blessait lui-même, entrant dans des rages folles au moindre grain de sable enrayant le fragile équilibre sur lequel reposait son esprit écorché et instable. 

A la dureté avec laquelle il relate cet épisode, se mêle une dimension obscure, due à la construction chronologiquement fragmentée du texte, qui s’apparente ainsi à un puzzle dont les pièces se mettent peu à peu en place, autour de cet été qui en est le pilier, et qui marquera le héros à jamais.

Un été pour recoller avec la maladie une relation brisée par la mort d’une petite sœur, qui avait sonné le glas de la cohésion familiale, sa mère l’ayant alors repoussé comme un chien, le plongeant dans une souffrance destructrice...
Un été pour cohabiter avec une mère métamorphosée, fantasque, patiente, généreuse…
Un été pour se ré-apprivoiser et se re-connaître, se re-paître de la science maternelle des plantes, des insectes, des planètes...
Un été pour se réapproprier une intimité perdue, s’imprégner de la peau blanche de sa mère, de son odeur, et surtout de ses yeux, dont il avait oublié la beauté et l’insondable lumière...
Un été pour dé-haïr sa mère, redécouvrir son amour pour elle et surtout l'admettre, pour troquer sa méchanceté amère et acérée contre tendresse et apaisement...

Une mère qui s’étiole et en redevient belle, qui lutte pour ne pas flancher, pour vivre pleinement jusqu’au bout, et offrir à son fils, en guise de rattrapage et d’excuse, cette ultime parenthèse. Et elle y est parvenue. Car cet été constitue dorénavant, avec le recul des années, "la part la plus précieuse de son être", la lumière qui empêche le désespoir et la mésestime de soi d'être absolus. Grâce à lui, "les bons souvenirs occupent plus de place, quoique rares et pâles, que tous les fichiers purulents". 

« L’été où maman a eu les yeux verts » est un texte bref et pourtant dense, porté par une narration énergique. C’est surtout un texte fort, à la fois violent et poétique, émaillé d'images âpres, percutantes, et pourtant bouleversantes, dont la spontanéité crue par moments vous écorche.

Une lecture dont on ne sort pas indemne...

Une idée piochée chez Passage à l'Est, qui me permet par ailleurs d'afficher une nouvelle participation au Mois de l'Est, organisé par GoranPatrice et Eva :

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Commentaires

  1. Je me souviens avoir lu la chroniqué de Passage à l'Est ! qui était très positive également. Cette "ultime parenthèse" a l'air vraiment bouleversante. (Patrice - Et si on bouquinait)

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    1. Oh oui, elle l'est, c'est un texte fort, qui bouscule..

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    1. N'est-ce pas ? Laisse-toi tenter, je suis sûre qu'il te plaira !

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    2. MY GOD! Je me suis forcée à ne pas passer la nuit blanche à lire. J'en suis à la moitié, soufflée, chamboulée, accro à cette voix, à cette histoire.
      Tu es une redoutable conseillère!

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    3. J'en suis ravie ! et je peux te retourner le compliment : j'ai fini hier soir Rodéo !

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    4. J'ai hâte de te lire sur Rodéo.

      Pour ma part, je suis sans mots. Depuis hier, j'ai abandonné deux romans. Après les mots de Tatiana, tout me semble fade !

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  3. Un roman qui doit vraiment toucher le lecteur; c'est ce que j'ai éprouvé, ne serait-ce qu'en lisant ton billet..

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    1. Je suis ravie si j'ai pu rendre compte, ne serait-ce qu'un peu, de l'émotion qu'a suscité cette lecture en moi. Un texte intense, bouleversant..

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  4. C’est le genre que j’aime (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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  5. Une lecture très forte et une belle découverte d'autrice pour moi aussi, comme tu le sais!

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    1. Oui, et je te dois un grand merci, quel texte ! Il me tarde de lire Le jardin de verre, maintenant...

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  6. Ah, un coup de coeur, ça fait plaisir :-). Un texte fort, certainement perturbant. J'ai noté Le jardin de verre dont les thématique m'intéresse particulièrement. Une auteure que nous reverrons !

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    1. Oui, sans aucun doute, ne serait-ce qu'ici, puisque j'ai prévu moi aussi de lire Le jardin de verre. Si tu es tentée par une nouvelle LC...

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    2. Pour le mois de l'Europe de l'Est 2021 ? Cela va te paraître bien loin.

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    3. Non, on peut le lire avant ! A toi de voir...

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    4. Alors nous en reparlerons lorsque nous pourrons retourner en librairie. Avec plaisir.

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    5. Je te laisse revenir vers moi, dans ce cas, lorsque tu seras prête, puisqu'il est déjà sur mes étagères ..

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  7. je ne connais pas l'auteure mais l'histoire me plaît et en plus la couverture est géniale...
    On fait de très belles découvertes avec ce mois de l'Europe de l'Est :-)

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    1. C'est vrai que les éditions Syrtes soignent leurs présentations, leurs ouvrages sont souvent très attrayants. Et là, pas de déception, le contenu est à l'avenant de ce bel emballage...

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  8. Je n'en ai pas entendu parler et je suis très tentée. Il est récent ce roman ?

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    1. Je viens de vérifier, il a été publié en 2018... Sans le judicieux conseil de Passage à l'Est, je serai sans doute passée moi aussi à côté de ce titre. A découvrir, vraiment..

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  9. Rien que le titre laisse rêver et imaginer. Je note ce titre tout de suite.

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    1. Il devrait te plaire, c'est un texte fort, et surtout très beau malgré la violence qui l'imprègne...

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  10. Ah ah bon je note. Ton billet fait envie et je vois que je ne suis pas la seule à être séduite.

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    1. Je serais ravie d'avoir convaincu plusieurs lectrices, c'est un roman qui mérite vraiment le détour, très fort et très touchant.

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  11. C’est beau. Moi aussi j’aimerais le lire.

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    1. C'est une bonne idée, découvrir un titre méconnu, original et aussi beau, oui, procure toujours un plaisir particulier...

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  12. Je viens de life le billet de Marie-Claude et je tombe sur le tien qui enfonce le clou.

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