MOIS LATINO 2024 - LE RECAP

"La verticale du fleuve" - Clara Arnaud

"Le problème avec ce barrage, c'est qu'il nous impose une certaine idée de ce qu'est une rivière, des services qu'on peut en tirer ; qu'il nie sa nature même, sa liberté, celles des espèces qui y vivent... Pour nous, cette rivière ce n'est pas juste un objet d'étude ou d'application de techniques, c'est une force qui nous dépasse, qu'il faut respecter. C'est un être vivant."

Suyapa, militante écologiste, est retrouvée morte dans son lit, abattue de plusieurs coups de feu. Elle doit probablement cette fin tragique à sa lutte contre un projet de barrage impliquant la destruction des terres de la communauté lenchua, dont elle était une représentante. Elle laisse derrière elle trois filles adultes, qui ont emprunté des chemins très différents. L’aînée Luisa vit aux Etats-Unis où elle est avocate d’un cabinet prestigieux. Marla, la plus jeune, subit en silence un mariage peu satisfaisant. Après des études de biologie effectuées dans une université américaine, Indira, la cadette, est revenue vivre à El Encanto. Elles se retrouvent lors du procès des assassins de leur mère, à l’occasion duquel la justice se donne bonne conscience en condamnant des exécutants, laissant les commanditaires impunis.

La construction du barrage est lancée, malgré la mauvaise publicité induite par le meurtre. Mais depuis la mort de Suyapa, les détracteurs du projet, dissuadés à coups de menaces et d’intimidation, se font rares.

C’est un chantier pharaonique. Le récit de la construction du barrage n’est pas sans évoquer la "Naissance (du) pont" de Maylis de Kérangal (la nature torrentueuse de la langue en moins) par son approche à la fois minutieuse et multipliant les points de vue, mais aussi par la dimension épique et galvanisante que lui confèrent sa durée et son gigantisme. En s’attardant sur divers personnages représentant la pluralité des métiers à l’œuvre -terrassiers, spécialistes, géologues, contremaîtres…-, dont elle met en lumière les particularités, les contraintes et les expertises, elle nous emmène des bureaux des chefs de chantier où se prennent les décisions déterminées par les injonctions de lointains commanditaires aux souterrains où les mineurs préparent la destruction de la roche, et nous immerge dans le quotidien des ouvriers, pendant et après le travail. On intègre cette communauté temporaire et grouillante d’hommes sans port d’attache, exilés volontaires qui le temps d’une mission recréent les conditions d’une micro société, avec son organisation et sa hiérarchie -l’officielle, ainsi que celle liée au prestige de certains métiers plus dangereux, plus spectaculaires que les autres-, mais aussi ses amitiés, ses dissensions, ses rivalités, et les maux qu’engendre cette vie nomade -alcoolisme, divorces, instabilité affective. La tension est permanente : il faut tenir les délais contre la météo, les surprises du terrain et toute sorte d’imprévus, tout en limitant les risques d’accidents. 

Pendant ce temps, Indira étudie l’impact de la construction du barrage sur l’écosystème, constate avec une frustrante impuissance l’altération irrémédiable de ses équilibres. A l’encontre de l’arrogance des hommes qui veulent dompter une nature qu’ils ne conçoivent que sous une dimension utilitaire, elle mêle son rapport intuitif au monde du vivant à l’humble et curieuse rigueur de l’observation naturaliste, l’un se nourrissant de l’autre. Si elle a hérité de sa mère (et de ses ancêtres) cette relation quasi charnelle avec son environnement, elle a fait le choix, contrairement à Suyapa qui avait à cœur de défendre ses semblables les plus vulnérables, de se consacrer à un monde où les arbres, les nuages, les insectes et les oiseaux sont de plus sûrs compagnons que les hommes.

Sans manichéisme, Clara Arnaud expose les arguments, a priori tous recevables, qui s’opposent autour de la construction du barrage. Comme en écho à cette opposition, l’auteure évoque celle qui confronte les sons de la forêt (dont on perçoit aussi les odeurs animales et végétales), au fracas destructeur du chantier.

Contre la préservation de territoires ancestraux et des écosystèmes, les adeptes du barrage avancent la nécessité de développer des énergies renouvelables, l’introduction de la modernité et la relance de l’activité dans une région économiquement sinistrée, dont les champs de bananiers, malades, ont été abandonnés pour les maquilas où on confectionne des jeans au kilomètre, et remplacés par des plantations industrielles de palmes africaines. Ce sont, au-delà des justifications pragmatiques, l’affrontement, inégal, entre deux visions du monde, dont l’un, tel un rouleau compresseur, impose son dogme. Il s’agit de faire adhérer la majorité au modèle matériel et consumériste. Perdre sa liberté et son lien avec ses origines, pour la promesse d’une cuisine équipée, d’un toit solide et une dette à vie. C’est un combat perdu d’avance. Les institutions ultradominante censées défendre les intérêts des communautés et le respect des traités internationaux envoient quelque émissaire qui, en donnant le change, leur permettra de préserver leur image sans avoir besoin d’agir.

Il faut par ailleurs composer avec les fléaux qu’engendre un système fondé sur le règne du profit implanté dans un pays corrompu à tous les niveaux. La violence et la corruption (représentée ici entre autres par l’odieux personnage du maire d’El Encanto) y sont omniprésentes, et les assassinats perpétrés par de groupes criminels y sont devenus banals. Retrouver des corps ou des morceaux de corps dans ces sacs plastique qu’on appelle des embolsados est dorénavant presque monnaie courante…

Vous l’aurez compris, "La verticale du fleuve" est un roman très riche, qui n’échappe pas toujours, dans sa volonté d’exhaustivité, à une certaine forme de didactisme. Mais la diversité et la complexité de ses personnages, ainsi que le souffle -qui se fait parfois lyrique- que Clara Arnaud instille à son intrigue, font vite oublier ce petit défaut.

A lire.

A noter que l’auteure s’est inspirée, pour écrire ce roman, de faits réels survenus en 2016 au Honduras, où elle vivait alors : le meurtre de Berta Cáceres, militante écologiste issue de la communauté lenca, qui s'opposait à la construction d'un barrage sur le fleuve Gualcarque, et la disparation inexpliquée la même année de la jeune biologiste Isis Melissa Medina Flores dans les forêts du parc national Celaque.


Une double participation au Mois Latino...


... et à l'activité "Monde ouvrier & Mondes du travail"

Commentaires

  1. Oh mais cela devrait tout à fait me plaire; le thème , tout ça.

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    1. Je le pense aussi, l'aspect romanesque est bien traité, il y a du souffle et de beaux personnages, et le sujet est très intéressant, oui.

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  2. Je survole ta note ... J'ai retenu ce titre pour une nouvelle participation au mois latino ! J'espère que l'aspect didactique ne va pas m'agacer ( ça m'agace souvent ...)

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    1. Ca m'a un peu gênée au départ, il y a un côté un peu démonstratif, voire documentaire, et puis j'ai été emportée par l'intrigue, les personnages, et j'ai passé outre (et il me semble que cet aspect s'amenuise au fil du récit, et que c'est la dimension romanesque qui l'emporte).

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  3. Bravo pour la doublette ! Le sujet de départ (la lutte contre le barrage) m'intéresse mais je ne suis pas certaine de me passionner pour la construction. J'ai un livre de cette romancière dans ma liseuse : "Et vous passerez comme des vents fous".

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    1. A vrai dire ce n'était pas volontaire, c'est au cours de ma lecture que j'ai réalisé que cela ferait aussi une bonne proposition pour "le monde du travail".. je ne suis pas non plus fascinée par la réalisation des grands ouvrages, mais l'auteure sait la rendre passionnante, en se focalisant sur les personnages, nombreux, qui créent une belle dynamique.
      J'ai moi aussi (au format papier !) "Et vous passerez comme des vents fous" sur ma pile. Si une LC te tente, c'est avec plaisir en ce qui me concerne..

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    2. J'essaie déjà d'être au rendez-vous de "Crasse rose" le 26. Si je concrétise, j'envisagerai de recommencer, avec plaisir :-)

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  4. Très beau doublé, bravo ! Le roman étant inspiré d'un fait réel, j'hésite à dire qu'il semble captivant. C'est bien de dénoncer ces choses. Il me semble que la forme romanesque permet de toucher un public plus large.

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    1. Si, si, il est captivant tout de même ! Et c'est vrai qu'ici, le choix de la fiction apporte un plus, un souffle qui fait sans doute passer plus facilement tous les aspects un peu "techniques" de l'intrigue. Il permet aussi de créer autant de personnages que l'on souhaite aborder de points de vue..

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  5. La lutte du pot de fer contre le pot de terre ... C'est assez désespérant.

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    1. Oui, c'est triste. J'ai lu ensuite des titres se passant au Bélize et au Salvador (une non-fiction pour ce dernier, dont j'ai encore du mal à me remettre), où les conditions de vie des plus pauvres sont désastreuses, voire cauchemardesques...

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  6. je me disais cette ville ne me dit rien, effectivement elle s'est inspirée du Honduras, pour créer ce monde fictif. Je viens de regarder plusieurs vidéos sur le pays voisin, le Belize - du coup ça me parle. Bon, travaillant dans le domaine de la construction, j'avoue ne pas avoir envie du tout de replonger dans un chantier, quand j'en suis déjà plusieurs ;-) et lyrisme/didactique ne passent pas chez moi. Mais ton billet me suffit pour comprendre ce récit et les enjeux, et la violence qui règne.

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    1. La ville d'El Encanto est en effet fictive, et le nom du pays jamais cité, mais on sait dès le départ où se passe le récit, l'auteure précisant d'emblée d'où elle a tiré son inspiration. Le lyrisme est bien dosé, réservé aux descriptions de l'environnement, donc il n'est jamais gênant.. mais je comprends que tu n'aies pas envie de te plonger dans un livre qui te rappellera le boulot...

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  7. Un roman qui fait coup double, bravo ! J'ai beaucoup aimé "Et vous passerez comme des vents fous" il faudrait que je lise celui-ci qui explore un peu le même thème que "Les âmes torrentielles" d'Agathe Portail (dont je parlerais si je n'étais pas "en panne")

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    1. Comme je l'écris en réponse à Sandrine, ce doublé n'était pas volontaire, mais il est logique que la thématique du travail surgisse régulièrement au fil des lectures... j'ai d'ailleurs une 2e lecture du mois latino dans ce cas.
      Je me souviens de ton billet sur "Et vous passerez comme des vents fous", qui a rejoint ma pile. Je l'avais conseillé (sans l'avoir lu) à une amie qui partait en séjour en Ariège, dans la même zone que celle où se déroule le roman et elle a beaucoup aimé, elle a notamment trouvé l'évocation des mentalités et des paysages très juste.
      Et j'aurais aimé avoir ton avis sur "Les âmes torrentielles" : comme je crois te l'avoir déjà dis, je l'ai offert à ma fille, qui l'a trouvé facile à lire mais n'a pas été vraiment embarquée (sauf par la fin). Du coup, je me tâte pour le lui emprunter !

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    2. A propos des Âmes torrentielles, j'ai été, contrairement à ta fille, plutôt emportée dès le début, entre les ingénieurs qui surveillent la mise en eau du barrage (avec quelque inquiétude) et la transhumance de Danilo, un des expropriés du barrage, avec l'aide d'une femme native tehuelche. Ce qui aurait fort bien convenu à ta précédente thématique ! Les rapports humains sont peut-être un peu moins intéressants que dans son dernier roman, mais c'est compensé par les paysages de Patagonie ! La fin est remarquable, et pas oubliable, comme cela m'arrive souvent. Je crois que tu peux lui emprunter ! ;-)

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    3. Merci pour ce précieux conseil (et moi aussi, j'oublie presque toujours les fins..) ! Et c'est bien à l'occasion de l'activité sur les minorités ethniques que j'avais repéré ce titre, il avait fait l'objet de 3 billets.

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  8. Ah vous me rassurez : je ne suis donc pas la seule à oublier les fins ;-D Bravo en tous cas pour ce joli doublé. J'aime beaucoup le titre, sobre et mystérieux à la fois. Je te suis : sur un sujet a priori un peu aride, rien de tel que des personnages multiples et bien étoffés, cela fait toute la différence.

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    1. C'est un beau roman, dense et captivant (certains lecteurs lui reprochent de trop s'appesantir sur la construction du barrage, mais j'ai personnellement trouvé que cela participait du souffle qui porte l'ensemble, et j'ai par ailleurs trouvé ça très intéressant..).
      Et pour les fins, je me sens moi aussi moins seule.. c'est terrible, ces oublis, et parfois à peine 2/3 semaines après avoir fini un livre...

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  9. Ce roman me fait penser à celui d'Agathe Portail, Les âmes torrentielles. On y trouve un barrage contesté et menacé. Je n'en dévoile pas plus mais j'ai beaucoup aimé.

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    1. Oui, Kathel en parle aussi ci-dessus, et c'est un titre que j'ai vu passer à plusieurs reprises, que j'ai même offert à ma fille suite à son récent séjour en Patagonie... je le lirai sûrement !

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  10. Intéressant sujet cette problématique de la construction d’un barrage .Je le note.

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    1. Un roman intéressant, oui, et porté par un beau souffle romanesque, il vaut le détour.

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  11. un roman visiblement passionnant il me manque des heures aux jours pour tout lire ce que je voudrai ...

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    1. Je crois que c'est notre point commun, à toutes ! J'ai essayé de recenser ce week-end, en une liste unique, tous les titres que j'avais à lire à la maison (et là, on ne parle même pas de ceux qui sont juste notés) et... j'ai arrêté !! Il faudrait que je fasse du tri, mais rien que l'idée...

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  12. Noté ! Je n'ai absolument rien sur mes étagères côté Honduras et comme ce roman semble une réussite, ce serait dommage de s'en priver.

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    1. Tout à fait, ses atouts compensent largement ses petits défauts...

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  13. J'ai déjà noté cet autrice pour un autre titre mais je n'ai pas encore eu l'occasion de la lire. Il faut que je me décide à le réserver en médiathèque mais je ne peux réserver que deux titres à la fois, alors c'est compliqué. Je vais donc noter celui-ci aussi.

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    1. Ah oui, deux titres, ce n'est pas beaucoup ! C'est "Et vous passerez comme des vents fous" que tu as noté ?

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