"Naissance d'un pont" - Maylis de Kérangal

Accouchement difficile.

La naissance d'un pont se fera dans la douleur, occasionnant parfois même la mort. Elle se fera aussi avec l’inéluctabilité et la puissance de ce qui doit être, non parce que c'est dans l'ordre naturel des choses, mais parce que ceux qui détiennent le pouvoir l'ont voulu.
Prouesse technique, ouvrage titanesque et donc ostentatoire, le pont est aussi et surtout un symbole, celui de la rencontre, pas toujours souhaitée, entre deux mondes. Celui, trépidant, de la modernité, des buildings scintillants, de la course au profit, de l'argent roi, et celui, ancestral, de la forêt ténébreuse et presque impénétrable, presque parce que malgré tout elle recule, vaincue par les machines et l'impératif expansionniste de l'homme des villes. Ses habitants, hommes et animaux, reculent avec elle, reculent jusqu'à ce qu'ils soient acculés.

Nombreux sont ceux qui sont venus pour participer à la grande aventure, par passion, par nécessité, par hasard, des hommes et des femmes qui vont pendant plusieurs mois mêler leur sueur et leur destin. Ils viennent d'horizons différents, de tous les milieux sociaux, sont adultes depuis hier, ont des cheveux blancs... Beaucoup connaissent la pauvreté, le chômage, la débrouille, parfois la délinquance, certains trainent avec eux d'inavouables secrets ou de lourds traumatismes. Petites mains ou cerveaux du chantier, les uns vont y trouver l'amour, d'autres la maturité, quelques-uns vont s'y perdre.

Maylis de Kérangal s'attarde sur une poignée d'entre eux, échantillon éclectique et attachant d'aventuriers des temps modernes, qui conquièrent de nouveaux territoires à coups de coulées de béton, qui en guise de navire pilotent grues et engins de terrassement.
Certains sont les "stars" du pont. Parmi eux, le "Big Boss", le légendaire Georges Diderot, "Steve McQueen colossal et faisandé", à la fois baroudeur solitaire et génie, exigent horloger du gigantesque entre les mains duquel tout repose.

Le pont cristallise des sentiments divers, suscite à la fois haine et fierté, espoir et crainte. Il est celui qui permet à la main-d’œuvre de vivre, ou survivre, pour quelque temps du moins. Il est celui qui concrétise les rêves de grandeur de son commanditaire, le maire de Coca -ville imaginaire de Californie-, mais il est aussi celui qui menace la tranquillité et le mode de vie des peuples de la forêt, celui qui signe l'arrêt de mort des entreprises qui assuraient auparavant la navette entre les deux rives...

A l'image du fleuve que le pont surplombe, l'écriture de Maylis de Kérangal est un flux vigoureux, nourri de phrases longues mais vives, une écriture dense et riche, qui charrie les mots pour leur impulser un rythme puissant. A la manière d'un metteur en scène, l'auteure zoome en alternance sur ses héros, dont les parcours permettent d'embrasser la variété des problématiques engendrées par la naissance du pont, problématiques humaines et sociales, environnementales, culturelles...
Elle maitrise à merveille son monde grouillant et laborieux, multipliant les points de vue sans jamais nous perdre, nous attachant sans peine à ses personnages et à son histoire dignes d'une épopée.

Commentaires

  1. Je ne peux que te rejoindre en tous mots : superbe construction romanesque, qui eut cru (pas moi en tout cas) que la construction d'un pont puisse l'être ? Avec une si grande maitrise des mots et du rythme, du bien bel ouvrage.
    Du même auteur, je te conseille "Pierre, feuille, ciseau" où les lieux (bien différents et moins grandioses) sont tout aussi bien traités et reliés avec peut-être moins de maestria mais plus de sensibilité.

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    1. Je note, j'ai bien l'intention de renouveler ma rencontre avec cette auteure...

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  2. J'ai une relation très particulière avec ce roman. Je ne l'ai jamais lu, mais je me souviens d'un certain Noël 2008 au coin du feu avec la tribu des lectrices (ma tante et ma grand-mère) où l'un des membres nous avait lu une critique très négative (et de surcroît très drôle) de ce livre dans un journal ou magazine très littéraire. Ce qui m'a le plus marquée, c'est que c'était la première fois que j'entendais une critique si peu commerciale dans ce genre de magazine qui privilégie pour la plupart la chronique "qui caresse dans le sens du poil". Ca m'a tellement marquée que depuis je le fuis avec un certain sourire au coin des lèvres.

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    1. Je l'ai fui quant à moi jusqu'à présent parce que je n'en avais lu que des éloges !! (Je me méfie des consensus).
      Et puis finalement, voilà, je suis tombée moi aussi sous le charme...

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