"Tango de Satan" - László Krasznahorkai

"Tout fonctionne sans raison, sans finalité, sous la contrainte d'une interdépendance et d'un flottement sauvage, intemporel, et seule notre imagination - et non nos sens, condamnés à l'échec perpétuel- nous soumet à la tentation en nous faisant croire que nous pouvons nous libérer des griffes de la misère".

László Krasznahorkai est de ces écrivains dont on reconnait l'écriture si caractéristique dès les premières pages. Ce qui fait qu'au moment d'écrire un billet après avoir lu un de ses titres, j'ai toujours l'impression de me répéter. Et si le flux de "Tango de Satan"est un peu moins torrentiel, un peu plus linéaire que dans certaines autres de ses œuvres, on y retrouve bien le magnétisme qu'exerce le rythme lancinant de son texte, et cette atmosphère de grise mélancolie, aux accents cauchemardesques, dont il a coutume de plomber ses intrigues.

Ici, elle prend pied dans la déliquescence stagnante d'une "exploitation" à l'abandon, démantelée, assombrie d'une pluie persistante, générant putréfaction et effritement. Tout y est pourri, tout se lézarde, le sol y est recouvert d'une boue permanente et qui englue. 

Ceux qui n'ont pas fui ce lieu de décomposition y croupissent comme dominés par une léthargie générale, lentement destructrice. Ils s'observent par les fenêtres de leurs petites maisons rongées d'humidité,  complotent les uns contre les autres, se saoulent à la palinka, s'adonnent à l'occasion au sexe, qui se pare d'une dimension sordide ou perverse. 

Parmi ces relégués d'une ruralité solitaire et dépassée, Futaki, homme vieillissant dont l'odeur d'urine rappelle qu'il s'oublie parfois, attend le retour de Schmidt et de l'argent qu'il doit tirer de la vente d'un troupeau, avec lequel il espère quitter le village. Il occupe entre-temps le lit de l'absent, aux côtés de l'épouse Schmidt... Les autres hommes en mal de chaleur féminine pourront toujours se rendre au moulin, où deux des filles Horgos se prostituent, pendant que leur petite sœur attardée erre dans le hameau en se livrant à des jeux naïfs et cruels. Le docteur, lui, ne sortira pas : installé dans l'ignoble crasse de son salon dont il ne quitte plus le fauteuil, incapable de faire autre chose que de boire toute la journée, il procrastine...

La nouvelle du retour de deux mystérieux individus que tous croyaient morts, Irimiás et Petrina, secoue cette routine mortifère. Prophètes pour les uns, car représentant l'espoir d'un renouveau, la possibilité de remettre la coopérative en marche, ils ne sont pour d'autres que de méprisables escrocs... Cet événement bouleverse en tous cas la routine du village dont les habitants, jusque-là orphelins de toute imagination et soumis à d'insensés rituels sur lesquels ils n'avaient pas de prise, sortent de leur torpeur...

J'ai une fois de plus été conquise par l'écriture profuse de László Krasznahorkai, et par la force avec laquelle elle pénètre le lecteur. J'aime sa manière de restituer, avec une minutie systématique, les résonances des faits sur les émotions et les pensées de ses héros, avec leurs incongruités, leurs démences et leurs compulsions, leurs désespoirs et leurs résignations et j'admire sa capacité à allier l'étrangeté à la désolation, installant de curieuses atmosphères à la fois denses, lugubres et oniriques, en émaillant par exemple son récit de détails angoissants et néanmoins poétiques, telles ces toiles envahissantes laissées par d'invisibles araignées, ces inexplicables sons de cloches perçus par certains des personnages, ou encore cette pendule qui "mesure l'éternité de la servitude"...

Si vous ne le connaissez pas encore, il est urgent de découvrir László Krasznahorkai...


D'autres titres pour découvrir László Krasznahorkai :
Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l'ouest par des chemins, à l'est par un cours d'eau


Cette lecture est aussi l'occasion d'afficher une autre participation au Mois de l'Europe de l'Est, organisé par Eva, Patrice et Goran :

Commentaires

  1. La mélancolie de la résistance fut un de mes grands moments de lecture!

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    1. Dans ce cas, celui-ci devrait te plaire aussi, mais il faut surtout lire Guerre et guerre (bon, je sais, je radote un peu, mais oui, c'est un indispensable...) !

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  2. C'est grâce à toi que j'ai découvert et adoré "Guerre et guerre", je vais très certainement lire ce texte et puis j'adore ce titre "Tango de Satan". (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. A ce jour Guerre et guerre a ma préférence, mais il faut dire que ce fut un coup de cœur immense, qui a marqué ma vie de lectrice. J'ai vraiment retrouvé avec plaisir, dans ce titre, son écriture si particulière, ses ambiances étranges et angoissantes. Mélancolie de la résistance est très bien aussi..

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  3. Je suis les billets de ce mois de l'Europe de l'Est car je ne connais pas du tout les auteurs lus.

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    1. J'adore cette activité, qui me permet de découvrir des auteurs vers lesquels je ne serais sans doute pas allée, par méconnaissance..

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  4. Krasznahorkai est vraiment un maître pour ce qui est de créer une atmosphère. Pour moi celle de Tango de Satan est sombre, pluvieuse et impitoyable. Je n'ai pas encore lu Guerre et guerre, il faudra que je m'y mette mais pour le moment je me consacre aux "femmes écrivains d'Europe centrale et orientale" et Krasznahorkai n'y a pas sa place!

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    1. Oui, j'ai lu tes billets, bien que je n'ai pas laissé de commentaires, et j'y ai pioché deux, trois idées pour le prochain Mois de l'Europe de l'Est !

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  5. Oui, oui, Guerre et guerre est surligné sur ma LAL. Je ne l'ai pas oublié, mais le temps, le temps...:-)

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    1. Oui, c'est notre ennemi à tous, je comprends, mais Guerre et guerre est un incontournable !

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  6. Auteur toujours à découvrir en ce qui me concerne j'ai déjà repéré "Guerre et guerre"

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    1. Je t'envierais presque d'avoir à le lire... tiens, en parlant de repérage, je viens de terminer Les hommes n'appartiennent pas au ciel de Carmeinero, noté chez toi, dont j'ai beaucoup aimé l'écriture (un peu moins toutefois dans la dernière partie du récit, où je trouve qu'elle se complexifie un peu trop...).

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  7. Hello ,
    je n'ai pas réussi à finir ce livre (trop glauque, et trop d'"accents cauchemardesques" il faudra que je retente de lire cet auteur un jour ....
    Peut être "guerre et guerre " alors ....

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    1. Si tu n'as pas aimé celui-là, je ne suis pas sûre que tu puisses accrocher à un autre titre de cet auteur, car on y retrouve toujours un peu le même genre d'ambiance...

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  8. Je me souviens d'avoir lu de très bons commentaires sur cet auteur lors de la dernière édition du Mois de l'Europe de l'Est. Rien que pour le lire de mon côté et parce que tu as déjà des idées pour l'année prochaine, il nous faudra une 3ème édition en 2020 :-). Merci pour cette très jolie chronique. Patrice

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    1. Oh oui, c'est pour moi un incontournable ! Et j'espère bien que nous aurons une édition 2020 ! J'ai déjà commandé (et reçu) Roman, de Sorokine, noté chez Goran...

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