"La neige de Saint-Pierre" - Leo Perutz

"Ce que nous appelons la ferveur religieuse et l’extase de la foi, me dit-il un jour ici même, à cette table, offre, en tant que phénomène isolé ou manifestation de masse, presque toujours l’image clinique d’un état d’excitation provoqué par une drogue."

La Neige de saint PierreGeorg Friedrich Amberg se réveille à l'hôpital d'un coma qu'il estime d'une durée de cinq jours en dépit des affirmations du personnel soignant, qui le fixe à cinq semaines. Il en conteste de même les causes, prétendant avoir été blessé par un pistolet lors d'une révolte, et non avoir été victime, en tant que piéton, d'un accident de voiture...

Il revient en narrateur sur les événements à l'origine de son hospitalisation.

Farouchement poussé à faire des études par la tante sévère et laconique qui s'est occupé de lui après le décès de ses parents, Georg obtient un diplôme de médecine, et trouve son premier poste à Morwede, bourgade de Westphalie isolée et grisâtre, administrée par le baron von Malchin, une vieille connaissance de son père défunt. 

Sur place, il fait la connaissance de Praxine, arrogant prince russe et assistant du baron, de la fille de ce dernier, Elsie, alitée car malade et mystérieusement éloignée de la demeure paternelle, et de son fils adoptif Federico, fougueux et ombrageux adolescent qui semble éprouver une brûlante passion pour sa sœur. Et surtout il y retrouve la belle Kallisto, dite "Bibiche", inaccessible étudiante grecque avec qui il a étudié à la faculté, et sur laquelle il n'a jamais cessé de fantasmer. Il apprend bientôt que la jeune femme a été recrutée un an auparavant par von Malchin, afin de l'aider à élaborer une substance ayant le pouvoir de faire revenir la foi parmi les hommes. Ses travaux sont d'ailleurs sur le point d'aboutir, grâce aux propriétés d'une plante baptisée "Neige de Saint-Pierre", dont les propriétés prosélytiques auraient déjà été démontrées dans le passé.

Ajoutez à ce contexte une obscure histoire de descendant direct et unique de l'empereur Frédéric II que le baron rêve de placer sur le trône restauré d'Allemagne, et nous avons là des ingrédients embrumant l'intrigue d'une part d'étrangeté quelque peu inquiétante, d'autant plus que dès le départ, Georg évoque des événements et des impressions accentuant cette atmosphère singulière, énigmatique.

Il est pris de vagues pressentiments, de sensations bizarres et floues, d'une sorte de paranoïa qui lui fait déceler d'occultes symboles sur des objets banals et opérer d'improbables rapprochements entre des individus ou des situations a priori sans lien les uns avec les autres. Il plane en permanence une odeur de chloroforme dans sa chambre, les personnes qu'il côtoie disparaissent parfois de son champ de vision sans qu'il comprenne comment, mais lui-même évoque tous ces signes avec une étonnante indifférence.

Le roman de Leo Perutz, récit du combat d'un homme face à une réalité qui lui échappe, à laquelle il tente de se raccrocher coûte que coûte, nous offre un suspense digne d'un roman policier, tout en nous imprégnant d'une ambiance prégnante, à la fois onirique et angoissante, et en s'interrogeant, non sans humour, sur l'aveuglement des masses et les mécanismes dogmatiques...

A lire.

D'autres titres pour découvrir Leo Perutz :

Et c'est ma deuxième participation au Mois de l'Est, organisé par GoranPatrice et Eva :

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Commentaires

  1. Quel plaisir de retrouver Leo Perutz chroniqué pour le mois de l'Europe de l'Est ! Et qui plus est, par un titre qui a l'air très tentant ! J'avais beaucoup apprécié La nuit sous le pont de pierre, et son ambiance très particulière de la Prague de Rudolphe II. Merci ! (Patrice - Et si on bouquinait ?)

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    1. Le Mois de l'est est à chaque fois l'occasion pour moi d'approfondir ma découverte de cet auteur. Et généralement avec plaisir, comme le confirme ce cru 2020... J'avoue que La nuit sous le pont de pierre est celui que j'ai le moins aimé, mais c'est lié au fait qu'il s'agit d'un recueil de nouvelles : tous les textes ne m'ont pas plu de la même manière.. En tous cas, je recommande fortement celui-là !

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  2. Ça a l'air bien ! (c'est le matin, je ne suis pas hyper prolixe)
    Je me demande quand même si je n'en ai pas sur l'étagère. En tous cas, je le note.

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    1. C'est même très bien ! Je pense qu'il pourrait te plaire, pour son ambiance un peu étrange et impalpable..

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  3. Ce roman a un côté qui intrigue fort, mais on ne s'y perd pas un peu ?

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    1. Pas du tout, Leo Perutz maîtrise parfaitement son affaire, ce n'est jamais confus...

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  4. Encore un auteur que je ne connais pas !

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    1. A découvrir, alors, avec ce titre ou Le marquis de Bolibar, ils ont comme points communs d'être assez courts, et à la fois riches et distrayants..

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  5. PS : je termine. c'est ça qui est bien avec les challenges, on découvre des auteurs et des livres qu'on n'aurait certainement jamais lu !

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    1. Nous sommes complètement d'accord, je ne compte plus le nombre de découvertes d'auteurs de l'Est que m'a permis de découvrir cette activité. Moi qui n'avait jamais lu d'auteurs roumains, serbes, moldaves ou monténégrins, c'est maintenant chose faite !

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  6. J'avoue l'avoir lu il y a deux ans. Bien qu'il m'ait plu sur l'instant, il ne m'a hélas laissé aucun souvenir…

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    1. Peut-être parce qu'il est court ? Je ne sais pas s'il restera gravé dans ma mémoire, mais il m'a en tous cas permis de passer un excellent moment !

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    2. Peut-être, oui. Se pose toujours aussi la question du timing: ce n'était peut-être pas le bon moment pour le lire...

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    3. Oh, je ne vois pas de contre-indications particulières avec le contexte actuel..

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  7. Comme Krol je trouve que ton billet est très intrigant et entretient le mystère. Je suis très tentée.

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    1. Cède à la tentation ! L'intrigue est habile, l'atmosphère singulière... Le Marquis de Bolibar, un peu dans la même veine, est très bien aussi.

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  8. Ça me semble pas mal du tout, j'avais lu le cavalier suédois et puis celui-là je crois que ce sera le prochain de l'auteur... (Goran : https://deslivresetdesfilms.com)

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    1. Bonne idée ! Je l'ai trouvé plus facile à lire que Le cavalier suédois, on est ici à la fois dans l'action et le mystère...

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  9. Réponses
    1. Mais non, il se lit très facilement, et l'auteur maîtrise sa narration ; il y a bien quelques "allers retours", mais je ne me suis jamais sentie perdue.. c'est surtout le héros qui l'est, en fait...

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  10. un auteur que j'ai beaucoup lu mais ce roman là je ne le connais pas, j'aime beaucoup certains de ses romans mais d'autres ne m'ont pas accroché vraiment, je le tenterai si je le trouve en bibliothèque

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    1. J'ai trouvé celui-là à la fois alerte et mystérieux, une très bonne lecture, vraiment.

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  11. je note l'auteur, je n'ai encore lu aucun de ses livres...

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    1. Tu as le choix, il était très prolifique... Ah mais je vois que tu avais déjà posté un commentaire similaire suite à mon billet sur La nuit sur le pont de pierre, et j'avais listé quelques titres recommandés par Eeguab, qui a beaucoup lu cet auteur.

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  12. J'ai un très vague souvenir d'un roman que j'ai lu (il y a des années) de cet auteur, Le Miracle du manguier, mais je ne suis pas revenue à lui depuis du coup je ne peux affirmer si j'ai vraiment aimé son style et son univers. Il faudrait que je le retente un jour.

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    1. Je n'ai pas lu ce titre (mais je l'avais noté). Et oui, retente ! Ses romans ne sont peut-être pas de ceux qui marquent pendant des années, mais ils sont dans l’ensemble très habiles, et surtout baignés d'ambiances très réussies, dans le genre trouble, étrange..

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  13. J'ai découvert Perutz avec Le cavalier suédois il y a une douzaine d'années et depuis j'ai lu une dizaine de ses livres (romans, dont La neige de pierre, nouvelles) toujours avec plaisir. Trsè longtemps méconnu il me semble que l'on s'y intéresse un peu plus.

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    1. Et c'est tant mieux ! Figure-toi que je m'étais constitué une liste de ses titres grâce au commentaire que tu avais laissé suite à mon billet sur La nuit sous le pont de pierre. Je te dois donc cette lecture, et je t'en remercie ! Et je n'en ai pas fini avec Leo Perutz..

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  14. Encore un bon roman de cet écrivain..... qui laisse le lecteur perplexe et c'est bon ! J'avais conclu mon billet ainsi : "Leo Perutz balade le lecteur qui n’arrive pas à départager le vrai du faux, la réalité du rêve ; et même quand s’achève le roman, le narrateur revenu sur son lit d’hôpital évoque ce qu’on pourrait considérer comme une théorie du complot."

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    1. Oui, c'est vrai, on pense l'énigme résolue, et l'auteur, au dernier moment, relaisse planer un doute...

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  15. Jamais lu l'auteur, mais ce n'est pas faute de connaitre son nom...

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    1. C'est le moment de s'y mettre, ce Mois de l'Est est une bonne occasion !

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  16. Je crains que l'atmosphère onirique et floue ne me balade trop et me perde en chemin...

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    1. Je finis par me dire que ce billet est raté, pour donner à tant de lecteurs l'impression que ce roman est confus, ou compliqué ! Ce n'est vraiment pas le cas, on est dans une atmosphère d'ambivalence, mais la structure narrative est suffisamment rigoureuse pour ne pas perdre le lecteur...

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  17. C'est un auteur que j'ai prévu de lire ....un jour :)

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    1. Et il y a de quoi faire, sa bibliographie est vaste..

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  18. j'ai tellement aimé Le cavalier suédois qu'il me faudra lire celui-ci absolument ! J'ai lu aussi et aimé le Judas de Léonard.

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    1. Oui, à lire, et Le marquis de Bolibar aussi ! J'approfondis peu à peu ma découverte de cet auteur (le Mois de l'Est est un bon prétexte), la lecture du Judas de Léonard est prévue..

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