"La disparition d’Hervé Snout" - Olivier Bordaçarre

"Le patron est invité, toujours avec une main autour du quiqui et une clé du poignet droit à la limite de lui tresser le radius avec le cubitus, à entrer en lui-même pour constater, déjà, les premiers signes d’un changement radical de comportement."

Les Snout ont réussi, passant de la caste des salariés sans envergure à celle de ces petits-bourgeois que l’on désigne communément comme des "parvenus". L’ostentation de leur pavillon cossu, avec ses colonnades et sa décoration intérieure un peu kitsch, les inscrit d’ailleurs dans ce cliché.

A trente-huit ans, Odile Snout est une belle blonde énergique, compétente dans son travail, qui passe son temps libre à reproduire sur toile des chefs-d’œuvre impressionnistes. Le foyer compte par ailleurs deux adolescents, des jumeaux on ne peut plus dissemblables. Tara est une fille brillante mais inadaptée au milieu scolaire, une rebelle qui s’adonne à la course à pied de manière compulsive et refuse depuis quelque temps de manger de la viande, au grand dam de son père. Eddy est une brute épaisse, dont la carrure d’athlète est gâchée par un visage ingrat et affligé d’un strabisme qui exhausse son air stupide. 

Quant à Hervé Snout, s’il est remarquable, c’est surtout par son absence, aussi soudaine qu’inexpliquée. Alors qu’Odile a préparé un bœuf bourguignon pour fêter les quarante-cinq de son mari, celui-ci ne rentre pas de son travail où il est parti, comme chaque matin, à vélo. Elle découvre alors que personne, à son usine, ne l’a vu de la journée. Les jours passant sans aucune nouvelle d’Hervé, il lui faut bien admettre qu’il s’est volatilisé. La police, alors contactée, ne se démène pas vraiment, les disparitions sont souvent volontaires… 

Et à vrai dire, à part à son fils qui le voit comme un modèle et que cette situation perturbe profondément, Hervé Snout ne semble pas vraiment manquer à grand-monde… Odile commence à dresser la liste de ce qu’elle pourra faire s’il ne réapparait pas, Tara est bien un peu triste, mais sait déjà qu’elle s’en remettra, grâce aux deux piliers qui équilibrent sa vie : la course à pied et son amitié fusionnelle avec Leïla.

Une deuxième partie nous ramène une cinquantaine de jours en arrière, et entame un compte à rebours qui, en même temps qu’il nous rapproche de la résolution de l’énigme de sa disparition, nous permet de mieux faire connaissance avec Hervé Snout, qui ne manquera pas non plus au lecteur… Petit homme sans charisme, il a tiré prétexte de sa réussite professionnelle (il est le patron du seul abattoir encore en activité du département) et du pouvoir qu’elle lui confère pour imposer à son entourage et ses employés un autoritarisme inique et condescendant. Au moment où nous le rencontrons, il s’interroge, comme Odile, sur le délitement d’une vie de couple qui ne lui apporte plus de satisfaction, sur la relation de plus en plus conflictuelle qu’il entretient avec une fille qui lui échappe, et sur l’avenir de son abruti de fils…

Nous suivons en parallèle un trio d’employés d’abattoirs aussi bêtes que méchants, un flic dépressif et alcoolique qui ne trouve plus aucun sens à son travail, deux frères adoptifs liés par une indéfectible loyauté…  L’alternance entre les divers pans de l’intrigue installe un rythme qui rend la lecture facile et plaisante. La conclusion de l’intrigue policière n’apporte pas vraiment de surprise, mais cela n’a aucune importance. Olivier Bordaçarre dresse ici le portrait d’un milieu marqué par une domination viriliste dont il fait de la consommation de viande un emblème. Il le dépeint avec un humour féroce, parfois volontairement caricatural, posant en quelques traits saillants et bien choisis lieux et personnages. C’est aussi très noir et très violent -certains passages sur l’abattage sont insoutenables-, quelques scènes se parant par ailleurs d’accents "tarantinesques"…

J’ai beaucoup aimé.

Commentaires

  1. Je note alors que la couverture ne m'aurait pas attirée. Entre la plongée dans ce milieu et la compréhension de la disparition d'un homme qui n'a pas l'air aimable, on n'a pas l'air de s'ennuyer.

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    1. Non, on ne s'ennuie pas une seconde, d'autant plus que le passage d'un personnage à l'autre installe un rythme dynamique.

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  2. un polar de plus dans une collection que je fréquente peu.

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    1. Et je crois qu'avec l'activité d'Alexandra, on n'a pas fini d'en voir passer, dans cette collection ou une autre... :)

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  3. C'est vrai que tu aimes les polars bien noirs. Les scènes d'abattage doivent être choquantes mais sans doute nécessaire à la prise de conscience. Est-ce qu'il y a au moins un personnage sympathique dans ce roman ? Sinon, ça pourrait me plaire. Non, je ne lis pas que des Cosy ^_^ j'aime bien que ça saigne un peu de temps en temps (dans la fiction uniquement) . Merci pour cette idée de lecture.

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    1. Disons que les scènes d'abattage font partie intégrante du contexte, et du ton donné à l'ensemble, empreint de brutalité, voire de bestialité (les plus bestiaux n'étant pas ceux que l'on pourrait croire...). Et oui, il y a des personnages attachants, à côté des "vrais méchants", l'auteur place des héros et des héroïnes finalement complexes, et imparfaits, donc crédibles, et susceptibles d'inspirer de l'empathie. J'ai personnellement bien aimé Odile et la sincérité décomplexée dont elle fait preuve envers elle-même. Il y a aussi des personnages secondaires sympas, mais ils ne sont généralement pas à la fête, les pauvres...

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  4. Il me semble en avoir pas mal entendu parler, en tout cas le titre ne m'est pas inconnu. Ça m'a l'air bien noir et bien barré, je tâcherai d'y penser quand je serai dans le mood...

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  5. Je le reconnais la couverture ne m'aurait pas attirée mais ce que tu en dis est intéressant, noir et déjanté donc avec un flic dépressif en prime ! Bonne trouvaille...

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  6. Le côté très violent me freine mais ça a l'air bien intrigant !

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  7. Philippe D7.1.26

    Un livre que je ne connais pas du tout, mais la couverture est inoubliable. Je m'en souviendrai quand je le verrai.

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