"L’enfant du vent des Féroé" - Aurélien Gautherie

"Paisible, immobile, elle était entrée dans leurs vies du haut de sa fragilité, et lui était instantanément devenu père, sans s’en rendre compte."

Le récit est porté par de multiples narrateurs, à la nature parfois surprenante. Ainsi, un village, un bonnet, un nouveau-né ou les planches d’un seuil de porte peuvent y prendre la parole.

Il met en miroir deux agonies, à cinquante ans d’intervalle.

1953 est l’année de celle du vieux Jonas, veillé par sa fidèle sœur Elin, et 1903 celle d’Anna, qu’il est heureux de rejoindre enfin. Anna, sa petite fille condamnée à une mort précoce, qui ne vécut que quelques mois, juste le temps pour son père de se prendre d’un amour infini pour cette vie minuscule et quasi inerte, pour cet enfant à peine capable d’ouvrir les yeux.

En une succession de brefs épisodes, le lecteur découvre progressivement l’ampleur et les différentes facettes du drame qui s’est joué autour de la maladie puis de la mort d’Anna.

Nous sommes dans les îles Féroé, plus précisément à Gjógv, "village de carte postale au nom imprononçable" posé au bord de l’eau, qui ne compte plus aujourd’hui qu’une poignée d’habitants à l’année. Au début du siècle, il compte encore deux cents âmes. La vie y est rude, marquée par les saisons de pêche qui laissent les femmes seules à terre. Jonas est, comme tant d’autres, pêcheur. Olga, sa femme, a quitté l’école et ses rêves de devenir institutrice à onze ans pour aider sa mère dans son atelier de tissage. Leur rencontre, alors qu’ils n’avaient même pas vingt ans, fut un coup de foudre. Il faut dire qu’Olga était d’une beauté fascinante, ce qui a sans doute aidé Jonas à occulter les rumeurs la qualifiant de fille étrange et sauvage. Six mois plus tard ils étaient mariés, et très vite la jeune femme est tombée enceinte. Elle a rapidement éprouvé la tenace intuition que quelque chose clochait, mais le médecin n’a pas pris ses angoisses au sérieux. A tort…

Avec la naissance de cette petite fille amorphe et dont les jours sont comptés, Olga fait son deuil définitif du bonheur. Son enfoncement progressif dans le silence et la fuite traduit son chagrin et sa culpabilité. Le couple père-fille que forment Jonas et Anna lui échappe. Le roman lui-même est empli de l’amour qui unit l’homme à ce bébé fragile, qui les rend presque indissociables, fusionnels. Olga peu à peu s’efface, quand Jonas acquiert au sein du village une aura quasi légendaire par la manière dont il compose avec la tragédie. Mais c’est elle qui est restée gravée dans ma mémoire, femme aux prises avec une vulnérabilité dont le tabou fait d’elle une paria au sein même de son entourage, que l’on dépossède de toute possibilité de réhabilitation.

L’histoire d’Anna, Olga et Jonas, est entrecoupée des passages où nous suivons un touriste français -l’Etranger, pour les natifs du village, même s’il y revient chaque été depuis de nombreuses années- qui réside, de nos jours et sans le savoir, dans la maison où s’est tenu ce drame, et de poèmes où le vent célèbre sa propre puissance. Ces points de vue multiples permettent de dépasser la seule dimension personnelle de l’intrigue pour planter, à travers les époques, un décor et une ambiance.

Aurélien Gautherie nous offre avec ce titre de belles pages, sensibles sans mièvrerie. Le chagrin, la perte, y sont révélés par touches, avec pudeur et en peu de mots, convoqués par des faits. Il parvient ainsi à exprimer la détresse qui couve sous les silences. En revanche, je dois avouer que les passages avec les narrateurs objets -et nouveau-né- m’ont gênée. Peut-être est-ce mon côté terre à terre, mais leur intrusion dans un texte par ailleurs très ancré dans la réalité m’ont par moments sortie du récit. Il m’a semblé qu’il s’agissait surtout d’un effet de style qui n’apporte pas grand-chose au texte.
 

Une idée piochée chez Eva. Les avis de Nathalie et de Cécile 

Et c’est un Gravillon, chez Sibylline.

Commentaires

  1. Anonyme16.3.26

    Ce roman, qui m’a beaucoup touchée, vient de remporter le Prix Gibert 2026, prix réactivé cette année. Belle écriture, le fil rouge des objets narrateurs, dont ce petit bonnet, ne m’a pas dérangée.
    Brigitte

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    1. Bonjour Brigitte, mon bémol est très personnel, et n'enlève rien aux qualités de ce titre, dont j'ai trouvé certains passages très beaux.. merci pour votre visite :)

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  2. Je l'ai noté ces jours-ci. Je pense qu'il pourrait me plaire, mais je note tes réserves. Ça ne doit pas être évident en effet.

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    1. Parmi les autres avis que j'ai lus, aucun ne mentionne de bémol en lien avec ces étranges narrateurs... j'ai généralement du mal avec l'intrusion du "surnaturel" dans un récit qui dans l'ensemble ne l'est pas..

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  3. nathalie16.3.26

    Ah tiens. Bon tu as d'autres réserves que moi, on dirait. Je crois que les passages les plus réussis sont ceux où la parole et au vent et au village, mais l'alternance des points de vue est bienvenue pour amener des petits éléments supplémentaires.

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    1. C'est vrai qu'à l'inverse, je n'ai pas été gênée par ce style "trop écrit" que tu évoques.. ceci dit j'étais prévenue quant à ces narrateurs objets mais j'ai voulu tenter tout de même. Sans regrets, parce qu'il est court et que j'ai tout de même trouvé l'ensemble émouvant, mais je crois qu'on ne m'y reprendra pas. C'est comme les narrateurs animaux, ce n'est pas pour moi (j'ai vraiment eu du mal avec Watership down, par exemple)..

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  4. tes réserves auraient eu le même effet chez moi ! mais dépaysement garanti

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  5. Rien que le titre me fait envie, Féroé je suis partante

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