"Working" - Studs Terkel

"Le travail n’est pas assez grand pour l’individu."

Initialement publié en 1974 et sous-titré "Les gens parlent de ce qu’ils font toute la journée et de ce qu’ils ressentent à propos de ce qu’ils font", "Working" est la transcription d’interviews radiophoniques menées auprès de 136 travailleurs et travailleuses par le journaliste américain Studs Terkel. Avec la traduction française, l’ouvrage a été amputé de 50 d’entre eux, mais il reste très dense.

L’auteur y interroge ceux dont les voix sont sous-représentées dans les médias. Les entretiens sont conduits avec très peu de questions, la parole s’y déroule davantage sur le mode d’une conversation, voire d’un monologue. Chaque témoignage est introduit par une brève présentation de la personne interviewée, évoquant son lieu d’habitation, son âge et sa situation familiale, parfois quelques détails physiques la caractérisant.

L’ensemble est classé par secteurs d’activité, et le panel est très vaste. Une grande majorité de ces travailleurs et travailleuses est issue de milieux populaires (domestiques, mineurs, maçons, agriculteurs/trices, caissières, ouvrier(e)s…) ou des classes moyennes (policiers et pompiers, guichetier/ère de banque et autres employé(e)s des secteurs tertiaires) mais la parole est aussi donnée à des présidents ou directeurs/trices de sociétés, des artistes, des sportifs, un pharmacien, un dentiste, ou encore des femmes au foyer…  

Certains ont commencé à travailler dès l’enfance (tels ce porteur de journaux ou ce fils d’immigrés latino-américains qui à huit ans, devait aider ses parents aux champs après l’école), d’autres continuent bien après l’âge de la retraite. Les niveaux d’études sont très variables, les parcours de vie aussi. Il y a des citadins, des campagnards, des célibataires, des grands-parents… La méthode d’interview laisse aussi la part belle à la singularité de chacun, le langage et le ton évoluant d’un témoignage à l’autre, certains rient beaucoup, d’autres laissent s’exprimer leur colère ou leur amertume. Il y a des pragmatiques et des rêveurs, des résignés et des contestataires, des orgueilleux et des humbles, des misogynes, des carriéristes...

L’évidence qui d’emblée s’impose est que le travail n’est jamais qu’un gagne-pain, même lorsqu’il est a priori peu gratifiant et peu stimulant. La quête, à la fois de sens et de reconnaissance, y est quasi constante. Le sentiment de la valeur personnelle, ou de son absence, est primordial. Le besoin de produire quelque chose de concret, qui matérialise le travail effectué, est une notion qui revient aussi fréquemment.

Il y a ceux qui sont habités par ce qu’ils font, comme ce maçon qui affirme que "la pierre, c’est sa vie", ceux qui mettent en avant leur expertise en se lançant de longues explications techniques, ceux qui expriment une joie parfois jubilatoire à expliquer leur évolution de carrière… et puis il y a ceux qui subissent, des conditions de travail indignes, les petites humiliations, l’infantilisation, la pression, la précarité et les maladies professionnelles, voire la mort dont ils ont été témoins… ceux qui confrontent une réalité frustrante à des rêves qui ne se réaliseront jamais, comme cette employée de maison qui voulait jouer du piano, ce videur qui aurait aimé être écrivain, ou cet agent de la circulation qui rêvait d’être détective.

La routine du travail est aussi celle des rapports que l’on entretient avec l’autre, dans un contexte qui assigne chacun à une place bien précise, collègues, clients, supérieurs hiérarchiques... Le travail cristallise les rapports de force mais aussi les élans de solidarité ou de convivialité, qui le rendent plus supportables.

Le monde du travail, avec sa diversité, ses rapports de domination, reflète les mécanismes d’une société libérale, marquée par les inégalités et les injustices, ainsi que par l’injonction permanente à l’utilité et la rentabilité. L’individu y est de manière générale souvent moins considéré que les outils de production et on y retrouve les mêmes jeux de pouvoir et d’influence, l’humiliation et la discrimination envers ceux que l’on juge "inférieur(e)s" : femmes, afro-américains, immigrés, personnes vieillissantes…

Les voix de ces travailleurs/euses expriment aussi les mutations sociétales et les événements qui marquent leur époque, l’avancée des villes sur les campagnes, le règne croissant de la marchandisation, qui vampirise tous les domaines -notamment une agriculture, qui s’apparente de plus en plus au monde des affaires-. Il est parfois question de la guerre du Vietnam, ainsi que du regard porté sur la jeune génération, souvent qualifiée de moins soumise…

La somme des témoignages a fini, je l’avoue, par me lasser un peu, c’est davantage un document à picorer au hasard qu’à lire d’une traite, à mon avis. Mais c’est assurément un ouvrage de référence qui permet d’aborder par le récit individuel les grandes questions liées à la place du travail dans nos vies, à sa signification, à la violence qu’il fait au corps et à l’esprit.


Une participation à la Septième Saison de "Les classiques c'est fantastique" chez Moka. Le thème de ce mois de septembre était "Un essai pour la rentrée".

Commentaires

  1. Je connaissais ce livre car Mya Than Tint le cite dans Sur la Route de Mandalay et explique qu'il s'est inspiré des travaux de Studs Terkel. De la même manière que Studs Terkel, ses chroniques brossent un portrait diversifié de la population active. C'est hautement instructif mais, comme tu le dis, cela devient un peu monotone lorsqu'on lit l'ouvrage d'un trait.

    RépondreSupprimer
  2. La diversité des profils est très tentante, tout comme la forme de l'entretien libre qui permet de voir émerger des points communs sans que cela puisse être imputé à des questions orientées.

    RépondreSupprimer
  3. voilà un livre qui me tente vraiment. Allez hop dans ma liste 128 place !

    RépondreSupprimer
  4. Le sujet est intéressant, mais ce n'est pas le genre de bouquin que j'ai envie de lire. par contre, j'ai cliqué sur le lien du challenge les classiques... et je vais peut-être m'y glisser par intermittence...

    RépondreSupprimer
  5. Question qui n'a rien à voir avec ce billet... J'ai déposé sur le blog d'aleslire mon lien d'un billet sous les pavés... Mais elle me dit que c'est toi qui comptes les points... Où déposer les billets pour ce challenge sur ton blog ?

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Bonjour Géraldine, à vrai dire j'avais déjà repéré ton billet sur Rennes.. je vais l'ajouter au récap. Et pour signaler les participations, tu peux déposer ton lien en commentaire de n'importe quel billet sur mon blog, comme je reçois des notifications, je ne peux pas les louper.. si on veut être "puriste", l'idéal est de le faire sous le billet récap de l'activité dans la marge gauche du blog (si tu navigues sur une tablette ou un smartphone, il faut dérouler les barres horizontales du menu présentes dans l'en-tête).

      Supprimer
  6. Je comprend ta lassitude, ce genre de livres est plus propice au picorage, lire un témoignage de temps en temps doit être intéressant et cela ne doit pas être facile de passer de l'un à l'autre...Bon en ce moment je n'ai pas trop envie de me plonger dans ce genre d'essai. Mais merci de nous en parler, il faut noter que la journaliste a fait un travail remarquable et tout à fait original, dans les années 70, je pense qu'on écoutait pas vraiment ce que les travailleurs avaient à dire.

    RépondreSupprimer

Enregistrer un commentaire

Compte tenu des difficultés pour certains d'entre vous à poster des commentaires, je modère, au cas où cela permettrait de résoudre le problème... N'hésitez pas à me faire part de vos retours d'expérience ! Et si vous échouez à poster votre commentaire, déposez-le via le formulaire de contact du blog.