"J’ai été Johnny Thunders" - Carlos Zanón

"Les nuits dans cette partie du monde sont comme des torrents gorgés d’eau croupie."

Francis a eu son heure de gloire dans les années 1980 : alors guitariste sous le pseudonyme de Mr Frankie, il a un soir accompagné Johnny Thunders, icône du rock punk en fin de parcours. Une gloire toute relative et bien fugace, qui s’est dissoute dans les excès en tous genres -sexe, drogue…-, la routine et les trahisons.

Désormais quinquagénaire, l’allure miteuse et la silhouette épaissie, Francis, parce qu’il n’a pas d’autre endroit où aller, retourne à Barcelone vivre chez son père, veuf, qui vivote d’une maigre pension. Il est clean (mais a conservé le numéro de son dealer dans ses contacts) et bourré de bonnes intentions, notamment celle de devenir un père pour les deux fils que son ex-femme, à qui il doit des années de pension, lui interdit d’approcher.

C’est donc dans le but de se refaire qu’il renoue avec Marisol, fille d’une prostituée que ses parents avaient recueillie, et qui vouait à son grand frère d’adoption une adoration sans bornes, avant que leur différence d’âge les éloigne. Il ignore que pendant que sa mère, femme sèche et dénuée de libido, oubliait les vicissitudes de sa vie en allant jouer au bingo, son époux se soulageait avec Marisol. Cette dernière, à presque trente ans, a depuis connu beaucoup d’hommes, sans doute trop, comme elle le reconnaît elle-même. Elle est pour l’heure en couple avec don Damián, malfrat au look clinquant, sexagénaire jaloux et brutal incapable de satisfaire sa jeune compagne sans recours au viagra.

Le récit alterne, dans une chronologie fantaisiste, entre épisodes d’un passé dont on réalise rapidement que la flamboyance est surtout fantasmée, et un présent qui voit Francis sillonner la ville en quête d’occupations lucratives ou d’une connaissance charitable, ville qui, hantée de fantômes, de souvenirs ou susceptible de remettre le héros au contact de mauvaises fréquentations, se révèle piégeuse. Coincé entre nostalgie amère et quête d’une rédemption elle aussi illusoire, il peine, par sa veulerie et son égoïsme, à susciter la pitié du lecteur.

Ses errances nous immergent dans les quartiers populaires de Barcelone, univers de laissés pour compte peuplé de bars à putes et de bars miteux, où les femmes subissent la violence dévastatrice d’hommes frustrés et pitoyables.

C’est donc le récit, noir et tragique, d’une (re)chute, mais la tragédie est glauque et minable, sans éclat. Le contraste entre un personnage principal qui peine à regarder la vérité en face, et la manière crue dont l’auteur met à nu ses bassesses et ses errements, est frappant. Et en même temps, par la propension poétique de sa plume, l’omniprésence de la musique qui accompagne la mélancolie de l’échec qui traverse son texte, il parvient à doter ses personnages d’un véritable consistance, et surtout d’une indéniable humanité.


Une participation à Sous les pavés les pages, mais aussi à Sing Me A Song, chez Miss Sunalee et au Petit Bac 2026 d’Enna (catégorie "Pronom personnel"). Et l'Espagne faisant partie des pays délaissés lors des précédentes éditions, ça fait quatre points !


Johnny Thunders - Leave Me Alone

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