"Une saison à Téhéran" - Lucie Azéma
"Pour preuve, rien ne semble enrayer le cœur battant de l’Iran, et il y a dans ce pays une lumière venue des abysses qui m’a bouleversée."
Si elle éprouve le besoin de prendre la plume pour exprimer
cet amour, c’est pour briser les clichés qui enferment ce pays dans l’idée
qu’il n’est que ruines et dangers, et que n’y coexisteraient que deux types
d’habitants : les terroristes et les révolutionnaires. Jugements hâtifs
renforcés par l’actualité venue percuter le moment de l’écriture d’Une saison à
Téhéran, celle d’une guerre qui a encore accru l’isolement de l’Iran, à la
merci des loyautés diplomatiques ou politiques. Lucie Azéma veut donc lui
rendre une complexité qu’on lui dénie, en racontant autre chose que la vérité
partielle véhiculée par les médias, en témoignant de sa réalité iranienne,
nourrie d’amitiés joyeuses et loyales, de sa passion pour son Histoire et sa
langue, de sa fascination pour la beauté de certaines de ses villes.
Sa situation en bord d’une mer Caspienne difficile à
contourner a ouvert il y a des siècles la Perse sur le monde, la transformant en
un carrefour commercial majeur, où se sont rencontrées nations et
civilisations. Longtemps elle a été un épicentre des arts, des sciences et de
la littérature, à l’initiative d’avancées dans les domaines de la médecine, des
mathématiques, de la philosophie, de l’astronomie… C’est sans doute de cette
longue tradition de fréquentations de l’altérité que les Iraniens ont hérité
leur sens de l’hospitalité, vertu cardinale qu’expriment les premières paroles
avec lesquels ils accueillent amis ou étrangers.
Au fil d’une succession d’épisodes de vie quotidienne, on
s’amuse des codes d’un savoir-vivre qui créent une véritable sensation de
dépaysement. Il convient par exemple de toujours refuser une première fois ce
que l’on vous propose ; les anniversaires surprises sont devenus si
courants qu’y déroger peut s’apparenter à une offense… Les règles qui
structurent ainsi l’ensemble des relations -sociales, professionnelles,
familiales…-, sont par ailleurs soumises à une dichotomie entre "intérieur" et "extérieur", la personnalité que l’on affiche dans la sphère
privée se différenciant nettement de celle qu’on affiche dans la sphère
publique, avec comme conséquence un rapport au mensonge décomplexé. La langue
perse, dont de nombreux termes colorent le texte, incarne ces protocoles, se
faisant le véhicule d’un art de la courtoisie qui atténue l’agressivité, la
jalousie, la rancune. De même, les échanges, enrichis de la volonté
d’explorer des sujets ensemble et d’une sincère capacité au dialogue et au
doute, sont souvent plus riches, moins conflictuels qu’en France, constate
Lucie Azéma. L’Iran est une des rares civilisations conquises par les arabes à
avoir conservé sa langue, qui s’est en même temps enrichie au contact d’autres,
notamment du français, dont des centaines de néologismes sont dérivés (le petit
échantillon que nous en fournit l’auteure est assez drôle). C’est, enfin, un
pays dont la mémoire nationale est avant tout poétique, où les poètes, vénérés,
se voient ériger de somptueux mausolées qui deviennent des lieux de pèlerinage.
On a, aussi, souvent l’eau à la bouche, à l’évocation des nombreuses spécialités culinaires - ragoûts, plats à base de riz, épices, et autres légumes en saumure…- ou encore des différentes sortes de pains, chaque boulangerie ne proposant que l’une d’entre elles. Et on boit beaucoup de thé, quand on ne partage pas un expresso à l’occasion d’une rencontre dans l’un des nombreux cafés indispensables à vie sociale iranienne, où l’on joue, travaille, lit…
Le récit entremêle ainsi naturellement l’anecdotique, voire
le prosaïque, et les références à une histoire politique mouvementée, marquée
par les idéologies parfois contradictoires diffusées par des dynasties
successives, amenant une alternance de libéralité et de rigidité morale. Le
passé et ses personnages remarquables (hommes et femmes) sont évoqués à
l’occasion de visites de villes et de leurs monuments, en une géographie qui
permet à l’auteure de créer des ponts notamment entre Histoire et présent, arts
et culture populaire.
Téhéran est sa ville préférée, bien que moins
impressionnante que la monumentale Ispahan, que Shira et ses incroyables jardins,
ou encore que Yazd, à l’origine d’un véritable choc esthétique. Dominée par les
montagnes d’Alborz, elle est "polluée, excessive, prête à craquer",
mais elle aussi jeune, foisonnante, stimulante…
C’est une ville qui à l’instar du pays dont elle est la capitale depuis
le XVIIIème siècle, se réinvente, expérimente continuellement. Cœur névralgique
de la vie artistique, littéraire et intellectuelle de l’Iran, la scène
artistique y est dynamique malgré la censure. Elle cristallise toutes les
contradictions d’une société marquée par un système machiste et ultra répressif,
qui rejette l’homosexualité mais autorise les opérations de changement de sexe,
où les jeunes, collés à leurs smartphones, s’arrangent pour accéder aux sites
bloqués par la censure, vivent fréquemment en concubinage (ce qui est interdit
par la loi), ont recours à la chirurgie esthétique (j’ai appris que l’Iran est
un des pays qui la pratique le plus au monde) : la majorité des femmes ont
le nez refait…
Lucie Azéma garde de son expérience iranienne de nombreux
ami/es pour le(s)quel(le)s elle s’inquiète chaque jour, mais aussi une capacité
nouvelle à s’émerveiller de la poésie du quotidien, du rythme des différentes
saisons et des symboles qui leur sont associés, ou encore du chant des oiseaux…
Une participation à "Sous les pavés, les pages" et au Petit Bac d'Enna (catégorie Passage du temps). Le nom de la ville évoquée dans ce récit étant mentionné dans son titre, ça fait 3 points !



Ah je suis contente que ça t'ait plu, j'ai trouvé ça tout à fait dépaysant, et vraiment rafraîchissant.
RépondreSupprimerPour ma part, moins exotique, escale à Forcalquier ce matin avec Pierre Magnan, La Folie Forcalquier (et la ville est dans le titre, 2 points)
https://chezmarketmarcel.blogspot.com/2026/10/forcalquier-etait-le-plus-beau-pays-du.html
C'est un témoignage plutôt qu'un roman, si j'ai bien compris ? En tout cas, ta lecture donne bien envie de découvrir cette ville et ce pays, en dehors des clichés. Cela me fait penser à "Un simple accident", un film que j'avais adoré, là aussi, on découvre qu'un autre regard que strictement politique et documentaire est possible ( ou presque ... )
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