"Juno et Legs" - Karl Geary

"Je savais que toute la méchanceté du monde commence par une voix aimable."

Juno, douze ans, vit dans la banlieue du Dublin des années 1980, un microcosme qu’elle ne quitte qu’à de rares occasions. Sa mère, parce qu’elle a peur d’une ville où elle se sent rétrécir, ne l’y a emmenée qu’une fois. C’est une femme modeste, qui tire un faible revenu de ses talents de couturière, en reprenant robes de mariées ou jupes devenues trop étroites. Ses clientes, souvent des voisines, paient souvent en retard voire ne paient pas du tout, et elle n’est pas du genre à réclamer son dû. Elle est tout aussi passive face au père, un pauvre type irresponsable, alcoolique et lourdingue, que Juno ne désigne que comme "l’autre".

La jeune adolescente fréquente l’école catholique, tenue par des sœurs elles-mêmes sous la férule d’un père qui redresse les insolents à coups de tabassages et de vexations. On y enseigne une morale culpabilisante, et la conviction que chaque individu est perverti par le péché.

Juno n’a pas hérité de l’esprit de soumission maternel. Elle est, d’instinct, une rebelle, qui refuse les injustices et les humiliations que lui valent son statut de "cas social". Maline, elle a le sens de la répartie, et ne semble avoir peur de rien. Elle regimbe, quelles qu’en soient les conséquences, payant de sa solitude la crainte qu’elle inspire ainsi à ses camarades. Une solitude qu’elle compense en partie grâce aux livres que lui conseille la douce et attentive employée de la bibliothèque municipale.

Le jour où elle prend la défense de Seán, l’un des souffre-douleur d’une brute de l’école, et qu’à son tour celui-ci la soutient face à la colère du Père qui veut la punir, une indéfectible amitié se noue entre ces deux enfants que leurs foyers défaillants ont endurcis. Seán, que très vite Juno surnomme Legs, vit chez une mère psychotique qui a recouvert tout l’intérieur de sa maison de plastique pour la garder propre, et qui récure le dos de son fils au bicarbonate de soude et au vinaigre lorsqu’il a mouillé son lit… Ses débuts adolescents ayant éloigné Juno d’une mère qui se montre moins tendre et moins proche, sans doute inquiète du devenir de cette gamine fougueuse et tête brûlée, sa relation avec le jeune garçon prend d’autant plus d’importance.

Deux drames font basculer l’existence de nos héros, l’un qui les sépare, et l’autre qui fait partir Juno à la dérive…

Quel roman touchant… je me suis laissé porter par la voix de Juno, gamine puis jeune adulte pétrie de mésestime de soi, de la conviction de n’être rien, et pourtant poussée par une énergie qui introduit quelques lueurs dans un quotidien de détresse, dénué de tout espoir, tout comme la formidable amitié qui la lie à Legs parvient à transcender la noirceur des tragédies qui les atteignent.


Une nouvelle participation à Sous les pavés, les pages, la ville de Dublin occupant dans le récit une place de plus en plus importante.

Commentaires