"Histoire d'une vie" - Aharon Appelfeld

Empathie

C'est presque pêle-mêle qu'Aharon Applefeld nous livre les souvenirs d'une enfance à la fois tragique et extraordinaire. Fils unique d'un couple de "bourgeois juifs assimilés" d'une petite ville des Carpates, sa vie bascule avec l'arrivée de la guerre, qui fait de lui un orphelin. Il va connaître la déportation, puis la fuite et la survie, seul dans la forêt, après son évasion du camp où il était interné.

J'ai ressenti plusieurs fois, au cours de ma lecture de "l'Histoire d'une vie", l'impression de recevoir un coup de poing au ventre, tant ce récit exprime de souffrance. Et pourtant, nulle description, ici, des horreurs vécues par l'auteur dans le ghetto ou dans le camp de déportés où il échoue à l'âge de 8 ans... il ne s'étend pas non plus sur les mauvais traitements que lui firent subir les personnes chez lesquelles il trouva refuge après son évasion dudit camp.
Et comment le pourrait-il ? N'étant, justement, alors qu'un enfant, il a oublié le nom des gens, des lieux, les dates, et le déroulement précis des événements. Ce qu'il a gardé de ces années de guerre, c'est une mémoire corporelle -quasi cellulaire- de sensations physiques intenses, de faim, de soif, de danger, qui sont restées gravées en lui, et qui le hantent souvent de leurs réminiscences. Ces épreuves ont également inscrit dans son corps la méfiance à l'égard des autres, et aussi à l'égard des mots, car ce sont les actes qui, en temps de guerre, prennent de l'importance, et vous permettent de savoir à qui vous pouvez vous fier. De plus, lorsque, pour survivre, vous devez cacher votre identité, taire vos origines, la prudence vous conseille de vous taire tout court. C'est pourquoi les enfants de la guerre sont devenus des enfants du silence, ou des infirmes du langage, bégayant, parlant trop fort, avalant les mots...

Seulement, "sans langage, je suis semblable à une pierre", écrit l'adolescent Applefeld dans son journal. Et c'est donc un véritable combat qu'il va devoir livrer avec ses démons pour se réapproprier ce langage, l'enjeu étant de redécouvrir qui il est, et de se réconcilier avec lui-même. Un combat d'autant plus difficile qu'il se trouve alors en Israël, et que son mutisme, son manque d'estime de soi, et sa faible constitution ne sont pas vraiment en adéquation avec les prérogatives de cette nation en construction : "Oublie, prends racine, parle hébreu, améliore ton apparence, cultive ta virilité". Or, comment oublier quand la mémoire de la guerre imprègne chaque parcelle de votre corps ? Pourquoi ne retenir comme langage que l'hébreu lorsqu'à la maison, vos parents parlaient allemand ou yiddish ?
Bien qu'il comprenne l'attitude des jeunes de sa génération, qui ont fait le choix de renier leur passé, d'annihiler en eux toute trace de faiblesse, qui refusent d'élever leurs enfants dans l'héritage de la douleur et de la honte, lui préfère apprendre à accepter ce qu'il a vécu hier, car c'est ainsi qu'il pressent qu'il pourra devenir adulte. C'est en effet ce qu'il a perçu, enfant, en vivant avec ses parents, puis au cours de la guerre, qui a déterminé, de façon définitive, son rapport aux autres, aux sentiments, aux mots. Il a été témoin du pire et du meilleur dont l'homme est capable, il a vu "la vie dans sa nudité", et il a appris à aimer la faiblesse, qu'il estime être "notre essence et notre humanité".

L'auteur nous décrit des années de solitude et de souffrance, certes, mais aussi des moments de bonheur simples, qui ont agrémenté sa petite enfance, ainsi que quelques rares mais belles rencontres grâce auxquelles il a pu préserver sa foi en l'homme. On ressent intensément le chemin douloureux qu'il a du parcourir pour maîtriser ce langage dont l'apprentissage fut si difficile, mais qui, au final, lui a permis d'exprimer, par l'écriture, les sentiments tortueux qui sommeillaient en lui.

Alors, c'est vrai, "Histoire d'une vie" n'est pas un témoignage puisqu'il ne livre pas des faits datés, vérifiables, et en cela Aharon Appelfeld va à l'encontre de ce que certains attendent d'un "écrivain de la Shoah" (terme terriblement réducteur qui l'irrite d'ailleurs au plus haut point) mais lui estime que : "seuls des mots justes construisent un texte littéraire, et non pas le sujet". Son but n'est pas de témoigner, mais d'extirper de lui-même son ressenti des événements, l'écho qu'ils ont encore en lui, et qu'ils auront toujours... et en ce qui me concerne, ce but est atteint : il parvient à nous amener à une compréhension intime de ce ressenti, et à susciter ainsi beaucoup d'émotion.

Commentaires

  1. Un livre vraiment magnifique et très émouvant.
    J'ai aussi bien apprécié son éloge de la contemplation.
    Une autre exploration des mêmes évènements, des mêmes souvenirs dans "le garçon qui voulait dormir". Impressionnant également.

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    Réponses
    1. Bonsoir Ann,

      Je n'ai rien lu d'Appelfeld depuis cette première expérience pourtant fort marquante...
      On m'a également recommandé Badenheim 1939.
      A voir...

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