"La traversée du désert" - Isabelle Jarry

Parce que ce n'est pas la notoriété qui fait le chef-d’œuvre...

Les habitués de la blogosphère le savent bien : ce n'est pas spécialement parmi les best-sellers ou les must des rentrées littéraires qu'ils trouveront les meilleurs livres... C'est d'ailleurs l'un des intérêts des blogs de lecture, que de permettre la découverte de perles délaissées par le battage médiatique ou le plébiscite consensuel. Ainsi viens-je de dénicher l'un de ces trésors méconnus, en farfouillant (une fois de plus!) dans le coffre de Thom, sans lequel il est probable que je n’aurais jamais ouvert cette superbe « Traversée du désert » d’Isabelle Jarry.

« La traversée du désert » est composé d’une succession d'allers-retours entre passé et présent, au cours desquels la narratrice, Ariane, évoque l'amitié qui la lia durant des années au botaniste Gabriel Berthomieux, dont elle fit la connaissance en 1987. Elle est alors âgée de 26 ans -Gabriel en a 85-, et après des études de botanique et biologie médicale, s'est orientée vers la photographie, préférant le contact direct avec l’environnement naturel à l’austérité des laboratoires. Elle prend rapidement conscience que le vieil homme, bien que faisant toujours preuve d’une courtoisie presque surannée, ne s’intéresse pas aux gens : leurs angoisses et leurs maladresses le mettent mal à l’aise. Et pourtant, en présence de la jeune femme, et rendu plus vulnérable par la vieillesse, il s’adoucit peu à peu, comme par mégarde, laissant entrevoir des failles jusqu’alors insoupçonnées.

C’est en revanche toujours sans retenue qu'il a évoqué avec elle sa fascination pour l'explorateur écossais du XIXème siècle, Alexander Laing, premier européen à avoir atteint Tombouctou en 1826. Ce malchanceux fut assassiné sur le chemin du retour, ses notes égarées, et la découverte de « la perle du désert » sera attribuée deux ans plus tard au français René Caillié. Une fascination qu'Ariane a du mal à comprendre, tant les personnalités des deux hommes lui semblent éloignées : Alexander le séducteur, le vaniteux, l’ambitieux, ne paraissait rechercher dans sa quête que la gloire et la reconnaissance, quand Gabriel, scientifique et chercheur passionné, n’a que peu de considérations pour les préoccupations des hommes. Ce dernier insiste pourtant pour que la jeune femme écrive un livre sur l'explorateur. Ce qui est l’occasion pour l’auteure, par l’intermédiaire de son héroïne, de s’interroger sur le travail de l’écrivain, le mûrissement de son œuvre au sein de sa conscience. En l’occurrence, s’agissant d’un roman « historique » : comment passer de l’Histoire à l’histoire, rapporter les événements et comprendre les personnages en conciliant réalité des faits et subjectivité de l’auteur ? D’autant que l’intérêt d’une œuvre résiderait essentiellement dans les parts d’inconnu où s’engouffre l’imagination du romancier : "A force de travailler la trame du verbe et de tourner dans tous les sens le tissu qui fait les histoires, le romancier finit par y faire des trous, et c'est précisément par ces petits orifices que vient se loger le supplément de sens".

Sa rencontre avec le botaniste va aussi être l’occasion pour Ariane d’effectuer plusieurs excursions dans le désert, expérience profonde et extrêmement enrichissante. Dans ce monde de silence, de grandeur, de solitude, de vide, qu’est le désert, c’est soi-même que l’on retrouve. L’ascèse imposée par le lieu, la « pureté d'un environnement matériel réduit à sa plus simple expression » permet d’opérer, loin de toute interférence humaine, un retour sur soi. Il faut pour cela accepter d’être contemplatif, n’éprouver aucune ambition, aucune finalité, aucun sentiment d’urgence face à son propre destin. Et si vous faites preuve d’assez d’humilité, si vous ne vous rendez pas dans le désert pour fuir tourments ou autres déceptions –car dans le cas contraire, ils vous reviennent en pleine figure comme un boomerang-, alors vous atteindrez ce sentiment de sérénité et de plénitude que seul peut procurer en si peu de temps ce vaste territoire de sable et d’horizon.
Il en est de même pour les relations que vous nouerez avec vos compagnons de route : pas de tergiversations, ni de mondanités, on passe tout de suite à l’essentiel, créant une proximité sincère et profonde.

C’est un magnifique roman que nous offre Isabelle Jarry, une belle histoire d’amitié et d’aventure intérieure, ainsi qu’un touchant hommage à ce désert qui "loin de séparer rapproche, loin d'éteindre attise, et loin de terrasser rehausse".

Commentaires

  1. Je n'ai lu qu'un livre d'Isabelle Jarry ("Contre mes seuls ennemis"), apprécié par le même Thom, mais je n'ai pas été emballée plus que ça. Pas au point de renouveler l'expérience en tout cas...

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  2. Il est aussi sur ma LAL, mais semble vraiment différent (ne serait-ce que par le thème) de celui-là.

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