"Courir avec des ciseaux" - Augusten Burroughs

Education pas vraiment sentimentale...

Avec ce roman, nous faisons la connaissance d'Augusten, jeune garçon de 13 ans, envers qui son père, alcoolique, manifeste la plus grande indifférence, et dont la mère fait partie de "l'espèce des poétesses intimistes psychotiques, une sorte de souche rare de salmonelle" (en bref, elle est complètement déjantée !).
Augusten aime tout ce qui brille, d'un amour qui tourne à l'obsession, qui lui fait lustrer et polir multitude d'objets sur lesquels il exerce ainsi un contrôle rassurant. Il faut dire que l'existence qu'il mène auprès de ses parents, qui passent leur temps à se battre et à se menacer de mort, ne favorise pas l'équilibre et la sérénité...
Ces derniers ayant fini par divorcer, et sa mère le considérant comme une entrave à son élan créatif, elle le confie quasiment à la garde de son psychiatre, le docteur Finch, praticien aux méthodes plus que douteuses, et dont la famille n'a rien à envier à ses patients en matière de bizarreries... C'est ainsi qu'Augusten va vivre son adolescence dans un climat de liberté totale (le docteur estimant qu'à 13 ans, on n'a plus besoin des conseils des adultes pour gérer sa vie), et acquérir, bon an mal an, la maturité nécessaire à son épanouissement en tant qu'adulte.

"J'apprenais donc que les arrangements pratiques de la vie devaient rester fluides, et qu'il ne fallait pas trop s'attacher à quoi que ce soit (...) Les Finch me montraient qu'on pouvait créer ses propres règles, que notre vie nous appartenait et qu'aucun adulte n'aurait dû avoir le droit de la façonner à notre place".

"Courir avec des ciseaux" est un récit cocasse, loufoque, sous lequel pointe néanmoins parfois une certaine amertume. On ressent la difficulté pour Augusten à trouver sa place entre des parents absents et peu préoccupés de son sort, et sa famille "d'adoption" aux habitudes étranges, au sein de laquelle il règne un tel esprit d'indépendance et de permissivité qu'il n'est pas toujours facile de le gérer. Car si l'avantage d'avoir un entourage anticonformiste et libertaire est de permettre à l'adolescent d'assumer sans complexe son homosexualité et de bénéficier d'une totale autonomie, de faire l'apprentissage du libre arbitre, le revers de la médaille est qu'il vit des expériences qui paraissent totalement décalées par rapport à son âge, notamment sur le plan sexuel. Rien d'étonnant ensuite à ce qu'il ne parvienne à s'intégrer dans un milieu scolaire où sa différence et son étonnante maturité détonnent parmi des élèves "normaux" qu'il ne supporte pas!

L'adolescence d'Augusten est finalement assez représentative (même si c'est parfois jusqu'à la caricature) de l'ambivalence liée au refus de toute contrainte et de toute règle professé dans ces années 70. Il se voit offrir la propre maîtrise de ses besoins, de ses désirs, mais il lui manque ce dont tous les enfants ont besoin : l'affection, et l'attention de la part de ses parents. Cette carence le rend vulnérable et à la merci de certains adultes qui en profitent, "parce que n'importe quelle sorte d'attention vaut mieux que pas d'attention du tout".

Et le narrateur exprime d'ailleurs lui-même clairement ce paradoxe : "Nous possédions un trésor : la liberté. Personne ne nous disait qu'il était l'heure d'aller au lit. Personne ne nous disait de faire nos devoirs. Personne ne nous disait que nous ne pouvions pas boire deux packs de Budweiser pour ensuite aller vomir dans la machine à laver.
Alors, pourquoi nous sentions-nous à ce point prisonniers?"

Cependant, même lorsqu'il évoque des des événements graves, Augusten Burroughs ne donne jamais l'impression de se prendre vraiment au sérieux, et son sens de la dérision m'a permis de passer avec ce roman un moment fort réjouissant.

L'avis de Thomas.

Commentaires

  1. Même si Burroughs force le trait (enfin, j'espère pour lui !), il est vrai que le portrait de ses parents est peu flatteur.

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  2. Les sujets graves traitées avec dérision, je prends ! C'est ma PAL qui ne va pas être contente :)

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  3. La couverture+le titre+ton billet = noté sur la LAL !

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  4. >>>In Cold Blog : oui, j'espère moi aussi que le trait est forcé, et dans ce cas, vive l'exagération qui donne à ce roman son ton si singulier...

    >>>Pickwick : dans ce cas, il y a de grandes chances pour que tu notes le titre du roman que je vais chroniquer prochainement ("Eboueur sur échafaud"), qui non seulement traite avec humour un sujet grave, mais dont le style est en plus génial (ce qui n'est pas spécialement le cas du Burroughs).

    >>>Cécile : on ne va jamais s'en sortir, de cette LAL infernale !!

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  5. Tout à fait dans mes cordes, noté et souligné. Il y a eu un film, que je n'ai pas encore vu.

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  6. Je n'ai pas vu le film non plus, mais j'aimerais bien...

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