"Tandis que j'agonise" - William Faulkner

Plongée en eaux troubles.

Lire Faulkner, c’est un peu comme de se plonger en plein été dans une eau délicieusement rafraîchissante : vous êtes d'abord saisis, et même hébétés par la violence du choc thermique. Cela demande un effort d’adaptation, vous devez adopter un rythme respiratoire différent, accepter d’être un peu malmené. Mais quelle récompense, ensuite !...
Bon bah là, c’est pareil : après un moment d’égarement, pendant lequel vous vous demandez si vous allez parvenir à comprendre ce que vous êtes en train de lire –avec une certaine crainte, car on vous a dit que Faulkner était un auteur génial, et vous avez un peu peur de passer à côté-, vous vous accoutumez au rythme de son écriture et à l’aspect a priori chaotique de la narration, pour vous rendre compte peu à peu qu’en réalité, tout est absolument maîtrisé, et surtout que vous êtes pris, et qu'il est désormais hors de question d'interrompre cette plongée qui devient de plus en plus jouissive !

De façon donc un peu brutale au départ, l'auteur vous immerge dans l’esprit de ses personnages, comme s’il vous demandait péremptoirement de vous oublier pour les écouter.

Ces personnages composent l’entourage d’Addie Bundren, qui agonise dans son lit. Il y a là son mari, Anse, dont l’entêtement n’a d’égal que la paresse, et ses enfants : Cash, qui fabrique sous la vigilance maternelle le cercueil de la future défunte, Darl et Jewel, qui après maintes spéculations sur les risques qu’Addie décède en leur absence, se décident à partir à la ville pour y vendre un chargement de bois, Vardaman, le benjamin qui suite à la mort de sa maman, semble perdre la tête, et la fille, Dewey Dell. Et puis il y a les voisins, le pasteur, le médecin, et d'autres avec lesquels je vous laisse le soin de lier connaissance...
Lorsque Addie est finalement décédée et enfermée dans le cercueil confectionné par son fils, commence alors un étrange voyage à destination de Jefferson, la ville dont elle est originaire. En effet, Anse avait promis à sa femme qu'il l'y ferait enterrer. Toute la famille se met alors en en route, entassée dans une charrette tirée par deux mules, hormis Jewel qui la suit à cheval. L'expédition va durer plus longtemps que prévue car la rivière est en crue et le pont qui permet de relier la route de Jefferson est devenu impraticable... Précisons que l'histoire se déroule au mois de juillet, et que le cadavre ne tarde pas à se faire rappeler au bon souvenir des vivants en exhalant une odeur insupportable...

Le récit est la succession des pensées de tous les protagonistes qui participent ou assistent à cette funèbre procession, avec l'expression de leurs points de vue et de leurs préoccupations intimes, les débuts d'idée qui germent dans leur esprit et qu'ils ne finissent pas toujours, les allusions à des événements passés et inconnus du lecteur... Tout cela forme à première vue un ensemble confus, et puis, petit à petit, nous reconstituons, par bribes, les liens qui unissent les personnages les uns aux autres, le contexte de l'histoire, nous découvrons parfois la clé des secrets qui préoccupent certains des héros...

William Faulkner, avec cette façon de nous livrer à l'état brut leurs monologues intérieurs, nous donne le sentiment de capter leurs mécanismes psychologiques, de saisir l'essence même de leurs émotions, qui finissent par devenir communicatives.
En effet, si dans un premier temps, le caractère rude et pragmatique de la plupart des protagonistes prête à sourire et à créer une certaine distance avec le lecteur, ils deviennent par la suite véritablement attachants, certains d'entre eux révélant des personnalités complexes et surprenantes.
Et on finit par trouver un caractère poignant à ces destins piteux, qui derrière des apparences de rusticité et de misère, oscillent entre folie et absurdité, et en acquièrent une sorte de grandeur.


Un autre titre pour découvrir William Faulkner :

Commentaires

  1. On m'a offert le Pléiade de Faulkner (Tome 1) et j'ai une petite appréhension de le lire déjà parce que c'est un beau recueil précieux et fragile, et puis je ne connais absolument pas l'univers de Faulkner alors qu'on m'en dit beaucoup de bien. Mais ta critique a un petit peu apaisé mes craintes. Merci Ingannmic !

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  2. C'est un beau cadeau, ça, dis donc !
    On ne peut pas dire que je connaisse vraiment Faulkner, puisque je n'ai lu pour l'instant que deux de ses romans. Ceci dit, malgré l'appréhension que j'éprouvais moi aussi avant de lire cet auteur, je n'ai vraiment pas été déçue. Certes, ce ne sont pas ce que l'on pourrait appeler des lectures faciles, mais il n'y a pas de doute, Faulkner est un TRES GRAND écrivain.
    Ma prochaine étape sera "Lumière d'août". S'il fait partie des textes inclus dans ta Pléiade, on peut programmer une lecture comune, si tu veux.

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  3. Je viens de vérifier, "Lumière d'août" n'en fait pas partie.

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  4. Encore un auteur que je dois impérativement lire!

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  5. >>>Charmant petit monstre : tant pis, on verra à Noël 2011 (dans le cas où on t'offrirait le tome 2, avec ce titre inclus) !

    >>>Béné : cela peut faire l'objet d'une bonne résolution pour cette année, par exemple...

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  6. ">>>Charmant petit monstre : tant pis, on verra à Noël 2011 (dans le cas où on t'offrirait le tome 2, avec ce titre inclus) !"

    C'est ce que je me suis dit ! ^^

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