"Disgrâce" - John Maxwell Coetzee

La réflexion, plutôt que l'émotion.

David Lurie, 52 ans, est professeur de littérature à l’université du Cap. Divorcé deux fois, il enseigne sans passion. Tous les jeudis, il a rendez-vous avec Soraya, une prostituée qui lui permet d'entretenir une certaine "hygiène" sexuelle, et il se déclare satisfait de cet arrangement sans contraintes. Mais Soraya cesse brusquement son activité, et cela incite notre universitaire à lorgner avec plus de concupiscence que de raison l’une de ses jeunes étudiantes, Mélanie Isaacs. Son insistance finit par ébranler la résistance de Mélanie, avec qui il entame une liaison, rapidement interrompue lorsque la jeune femme porte plainte. A la suite de ce fâcheux événement, David se retrouve sans emploi et sans maîtresse, et décide d’aller s’installer pour quelques temps chez sa fille Lucy, une homosexuelle pour l'heure célibataire qui vit seule dans une ferme retirée où elle garde des chiens, cultive des fleurs et quelques légumes qu'elle vend sur les marchés.
Quelques jours après son arrivée, le drame survient : Lucy est violée par un trio de jeunes noirs qui de surcroit agressent son père et saccagent sa maison.

De John Maxwell Coetzee, j’ai lu deux romans avant celui-là : "Au cœur de ce pays", qui m’avait littéralement abasourdie par sa puissance d’évocation et sa capacité à immerger le lecteur dans l’esprit malade et torturée de sa narratrice, et "L’homme ralenti", qui décrit sur un ton impersonnel les états d'âme d’un homme vieillissant se trouvant confronté à la réalité de la dépendance, et qui m’avait déçue.
Dans "Disgrâce" également, le ton est relativement impersonnel. L’auteur décrit les événements que subissent ses personnages et leurs réactions face à ces événements comme s’il le faisait en prenant du recul, avec le regard d’un observateur éprouvant peu d’empathie pour ses héros. Et d’ailleurs, le personnage de David Lurie n’est pas particulièrement attachant. Je l’ai trouvé assez présomptueux, se sentant investi d’une sorte de supériorité que lui confèrerait son statut d’universitaire, et sa façon d’aborder son étudiante pour la persuader de coucher avec lui m’a paru presque malsaine. Même lorsqu’il revendique la passion qu’il dit éprouver pour cette jeune femme, et qui l’a conduit à agir de façon pulsionnelle, il ne m’a ni convaincue, ni touchée.
A sa décharge, il évolue néanmoins au fil du récit. En venant vivre chez sa fille, il fait connaissance avec un monde bien différent de celui dans lequel il évolue habituellement, constitué de personnes souvent cultivées et d'un niveau social au-dessus de la moyenne. Il se retrouve en milieu rural, où les individus sont frustes et sans manière, mais aussi, ainsi qu'il le découvre ensuite avec étonnement, spontanés et liants. Et il s'adapte avec aisance à ce nouveau mode de vie, n'hésitant pas à participer aux tâches les plus ingrates.
Et puis le drame que subit Lucy l'amène à s'interroger sur la façon dont les femmes peuvent être considérées par les hommes sûrs de leur pouvoir et de leur force, et le ramène à son propre comportement qui, s'il n'a pas été aussi brutal, a du moins été égoïste et suffisant.

Malgré le peu d'attachement que j'ai éprouvé pour le personnage principal de "Disgrâce", j'ai bien aimé ce roman. En effet, John Maxwell Coetzee utilise l'histoire de ses héros pour aborder, avec justesse, une réflexion plus large sur les nouvelles relations noirs-blancs dans cette Afrique du Sud post apartheid, où la donne a changé. Il dépeint avec subtilité les tensions et les ressentiments sous-jacents qui parasitent ces relations, et faussent la communication entre les deux communautés. En confrontant un père et sa fille au désir de vengeance des noirs, il met en évidence le fait que les deux générations adoptent en réaction un comportement bien différent. Lucy feint d'ignorer la menace que représente son isolement qui la rend vulnérable, et qui fait d'elle une cible de choix pour les éventuels revanchards. Elle va même plus loin en considérant cette haine du blanc comme une conséquence logique des années de brimade et de mépris subis par les noirs, la considère comme inévitable, et se sent finalement presque coupable des agissements de ses aînés. Elle raisonne en quelque sorte comme si elle devait racheter leurs fautes... Quant à David, il semble avoir du mal à véritablement appréhender ce qu'implique l'évolution de ce pays qu'il ne reconnaît pas vraiment, et paraît désarmé par cette violence qu'il ne peut comprendre.

J'ai, pour conclure, trouvé ce roman intelligent. L'auteur mêle action et réflexion de façon équilibrée, et parvient mine de rien à nous attacher au sort de son héros, faute de nous faire l'aimer, ce qui après tout n'était probablement pas son but...

>>>Lire aussi l'avis d'Ys.

Commentaires

  1. je partage tout à fait ton avis. Je n'ai aimé non plus le personnage principal, mais il n'est pas là pour ça. Et dans le film, que je te conseille, Malkovich est d'une froideur exemplaire, tout à fait le personnage.

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