"Kornwolf" - Tristan Egolf

L'Amérique de l'oncle Beauf...
Lorsque j’ai découvert Tristan Egolf avec son premier roman "Le seigneur des porcheries", je me suis à la fois réjouie et lamentée. Mon enthousiasme face à ce que je considère comme une œuvre digne de figurer dans le top 20 de mes lectures préférées, a en effet été assombri par le fait d’apprendre que Tristan Egolf s’étant suicidé en 2005, sa bibliographie resterait indéfiniment limitée.
En plus du "Seigneur des porcheries", elle compte deux ouvrages : "Jupons et violons", qui d’après les divers avis que j’ai pu en lire, est particulièrement décevant, et "Kornwolf – Le démon de Blue Ball", dont je ne connaissais même pas l’existence avant de tomber sur son édition en format poche sur un présentoir de librairie. Évidemment, je n’ai pas hésité une seconde avant de l’acheter, même si j’éprouvais une légère appréhension à l’idée d’une possible déception.
Appréhension qui s'est finalement révélée injustifiée...

"Kornwolf" présente avec le premier roman de l’auteur de nombreux points communs : comme dans "Le seigneur des porcheries", Tristan Egolf a choisi comme cadre pour son récit une petite ville des États-Unis -Stepford-, dont l’étroitesse d’esprit de la population n’a d’égale que sa veulerie et sa capacité à faire preuve de barbarie collective.
De même, l’un des personnages principaux du roman est un individu qui, parce qu’il est différent, suscite chez son entourage borné et cruel le besoin d’en faire un souffre douleur.
Cette malheureuse victime se prénomme Ephraïm. Jeune homme muet et considéré comme déficient mental, dont la mère est morte en le mettant au monde, il est élevé par son père, Benedictus Bontrager, ministre du culte de la communauté amish de Stepford.
Il se révélera finalement moins déficient que l’on avait bien voulu le croire, et, à l'instar de John Kaltenbrunner dans "Le seigneur des porcheries", l'heure de la revanche envers ceux qui l'ont brimé et méprisé viendra... et sera terrible.
En alternance avec l’histoire d’Ephraïm, nous suivons celle d’Owen Brynmore, un natif de Stepford qui y revient après quelques années d’absence, sans bien cerner lui-même ce qui motive ce retour, tant il se sent déplacé parmi ses "compatriotes". Cela ne l'empêche par de se faire embaucher comme reporter par le journal local, pour lequel il couvre un événement qui va être le point de départ d'une inéluctable progression vers le chaos : l’apparition d’une mystérieuse créature de légende, le Démon de Blue Ball, sorte de loup-garou qui défraya la chronique régionale une première fois dans les années 70.

En relatant le destin de ce personnage atypique qu’est Ephraïm, et qui lui sert en quelque sorte de révélateur des comportements humains, Tristan Egolf donne de l’humanité une image bien peu reluisante. Fustigeant les dérives obscurantistes de la religion, l'intolérance et la bêtise des ploucs et autres biens pensants, ironisant sur les fondements d’une société moderne dont l’hypocrisie et l’égoïsme semblent être les maîtres mots, il ne laisse guère de place à l’espoir, et fait preuve d’une lucidité à la fois aiguë et désespérée assez effrayante.
Il semble -et en cela aussi, "Kornwolf" se rapproche de son premier roman- éprouver une certaine jubilation à mettre en scène le déchaînement de violence dont se révèlent capables les individus, portés par l'émulation de groupe, mais aussi et surtout à imaginer des situations où, les rôles s'inversant, les victimes deviennent bourreaux, et où l'ordre habituel des choses se retrouve bouleversé à l'initiative de ceux qui n'ont le reste du temps ni le pouvoir, ni la parole.

Ce qui est nouveau ici, par rapport au "Seigneur des porcheries", c'est l'introduction dans le récit d'une dimension mythique et surnaturelle, par l'intermédiaire du personnage du Démon de Blue Ball. C'est l'occasion pour l'auteur de jouer avec les codes du roman fantastique, et d'évoquer d'intéressants parallèles entre le comportements des populations moyenâgeuses et de celles d'aujourd'hui, lorsqu'Owen Brynmore retrace l'historique de la façon dont furent perçus et interprétés certains phénomènes occultes au fil des siècles.

"Kornwolf" est un roman à la fois captivant, admirablement rythmé, foisonnant, qui consterne et fait rire à la fois, puisqu'en plus, l'auteur y déploie un humour certes plutôt noir, mais réjouissant tout de même, inventant par exemple des termes dont le but est d'évoquer avec dérision les travers de cette Amérique profonde qu'il dépeint (Stepford est situé dans la région imaginaire du Pennsyltucky, les Amish sont surnommés "les Teutons"), ou n'hésitant pas à taxer le Démon de Blue Ball d'une troublante ressemblance physique avec Richard Nixon !

Il est dit que l'écriture de ce roman a laissé Tristan Egolf épuisé... Il a d'ailleurs été publié à titre posthume, après que son auteur se soit tiré une balle dans la tête.
A l'issue de cette lecture, il est en tout cas facile d'imaginer que le monde tel qu'il le voyait, avec sa clairvoyance désespérée, était pour lui un lieu où vivre était devenu insupportable...

Commentaires

  1. Je me souviens avoir commencé "Le seigneur des porcheries" il y a longtemps, sans succès. Il faudrait que je recommence on dirait...

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  2. Le seigneur des porcheries est aussi un de mes livres préférés. Son seul défaut (de mon point de vue), est son prologue un poil lourdingue qui n'apporte pas grand-chose.
    Et j'avais trouvé de bonnes choses dans Jupes et violons, en particulier cette capacité d'Egolf a décrire une scène qui peu à peu tourne à la catastrophe, à une catastrophe apocalyptique.
    Faut donc que je me procure celui-ci.

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  3. >>Ys : c'est vrai que le début du "Seigneur des porcheries" peut rebuter, mais cela vaut franchement le coup d'insister...

    >>Jean-Marc : apocalyptique est vraiment le terme juste..
    Si tu as aimé "Le seigneur des porcheries", "Kornwolf" devrait te plaire aussi. On pourrait éventuellement reprocher à Egolf d'avoir repris ici la méme mécanique que dans son premier roman, mais c'est tellement bien fait...

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