"L'obscène oiseau de la nuit" - José Donoso

L'autre journal d'un fou.


Quelle étrange expérience que celle de la lecture de "L'obscène oiseau de la nuit" !

Vous pénétrez dans un univers à la texture indéfinissable, emportés par le narrateur dans le tortueux dédale de son esprit. Ce narrateur, c'est El mudito, un soi-disant sourd et muet au physique ingrat et malingre, sorte d'homme à tout faire de la Maison, vaste demeure labyrinthique dans laquelle se côtoient de vieilles servantes à la retraite, quelques bonnes soeurs et une poignée d'orphelines.

Lecteur, pour préparer ton incursion au coeur de l'insolite roman de José Donoso, il te faudra laisser derrière toi tous tes a priori, et ton éventuel besoin de certitudes et de repères. Car tu vas faire connaissance avec un monde de réalités interchangeables, qui s'emboîtent les unes dans les autres, et qui se nourrissent des obsessions, des fantasmes et des terreurs du personnage central de ce récit. Ce dernier revêt d'ailleurs lui-même de multiples identités, devenant "je", puis "nous", puis "il", s'oubliant pour se faire tantôt vieille femme, tantôt nouveau-né, à moins qu'il ne soit écrivain, ou secrétaire particulier d'un célèbre sénateur sous le patronyme d'Humberto Penaloza...
Son incapacité à adopter une personnalité bien définie semble liée au dessein qui depuis toujours le torture : celui de devenir "quelqu'un", de sortir de la foule des anonymes sans visage à laquelle son statut social le rattache. Et cette idée fixe se cristallise sous la forme d'une rivalité qui l'oppose à Jeronimo Azcoitia, le sénateur précédemment mentionné, qui représente tout ce qu'Humberto aspire à devenir. Lié par une sorte de pacte diabolique à cet homme, il lui voue tour à tour haine et admiration, crainte et mépris.

Déroulant un long monologue qui mêle, en vrac, ses pensées, des bribes de dialogues auxquels il assiste ou participe, des souvenirs dont on ne sait s'ils sont réels ou inventés, ou encore la relation d'événements dont il n'a physiquement pas été témoin, le narrateur semble être le centre d'une spirale nourrie de son délire paranoïaque et démentiel. Le monde qu'il dépeint est peuplé de créatures à la fois humaines et monstrueuses, d'enfants à la fois malfaisants et innocents, de vieilles à la fois pathétiques et perverses. C'est une véritable cour des miracles dont les fondements s'inspirent des rêves, des légendes, et surtout de l'imagination fertile issue de l'esprit malade du héros.

On est constamment dans l'ignorance quant à la véracité des faits qu'il relate, et quant à la véritable nature des personnages qui l'entourent et de ses relations avec eux. Et peu importe après tout, puisque l'écriture hallucinée de José Donoso, qui réinvente les codes narratifs, remet l'évidence en question, parvient à rendre cet univers fantasmagorique palpable, et surtout beaucoup plus envoûtant qu'une quelconque et triviale réalité.

La lecture de "L'obscène oiseau de la nuit" est une expérience fascinante et troublante, qui vous emmène au-delà des frontières de la normalité en effaçant les fragiles barrières qui nous protègent de la folie, dans une atmosphère baroque et délétère. Plus qu'il ne se lit, c'est un roman qui vous happe, vous englue, vous ensorcelle, et qui surtout ne ressemble à aucun autre.

>>L'avis de Zaph.

Commentaires

  1. J'ai lu ce livre il y a 20 : il m'a marquée pour toute la vie. Comme je replonge dans la littérature latino-américaine en ce moment, j'hésite à le relire ou pas... comment se passera cette deuxième fois....

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  2. C'est effectivement un livre marquant, parce que fort et surtout complètement atypique. Je ne sais pas si cette 2ème lecture sera concluante, mais c'est de toutes façons un roman qui ne peut pas laisser indifférent.

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  3. Belle critique, Ing.
    Content qu'il t'ait plu ! :)

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  4. Ah, oui, c'est vraiment une chouette découverte !
    Une fois de plus, tu as été d'excellent conseil...

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