"Or not to be" - Fabrice Colin

"C'était la vie, la vie dans toute son horreur, la vie dans toute sa beauté".

La lecture d’ « Or not to be » m’a rappelée celle –d’ailleurs récente- de « L’obscène oiseau de la nuit », de l’écrivain chilien José Donoso.
En effet, Fabrice Colin immerge lui aussi son lecteur dans un univers d’obsessions, de folie, dénué de certitudes quant à la véracité des faits qui nous sont relatés.
Les deux œuvres sont en revanche différentes d’un point de vue stylistique. Autant l’écriture de « L’obscène oiseau de la nuit » est d’une densité et d’une complexité qui rendent la lecture parfois ardue, autant celle d’« Or not to be » ne nécessite aucun effort tant elle est limpide.

Vitus Amleth de Saint-Ange a été interné par sa mère en maison de santé suite à sa tentative de suicide. Alors âgé de 28 ans, le jeune homme a occulté de sa mémoire tout souvenir ultérieur à ses 7 ans.
Il connaît en revanche par cœur et dans son intégralité l’œuvre de William Shakespeare, objet de son obsession.
Vitus est persuadé que le « barde » lui parle, et prétend connaître parfaitement la biographie de celui dont des pans de l’existence restent une énigme aux yeux des historiens, une connaissance qu’il a acquise par des rêves et des visions.
A la mort de sa mère, sept ans après son internement, Vitus part sur les traces de William Shakespeare à la recherche d’un village dénommé Fayrwood, qui lui est justement apparu dans l’un de ses rêves. Situé dans le Nord de l’Angleterre, perdu au cœur de la forêt, ce lieu n’apparaît sur aucune carte.
Il pense y trouver la réponse à la question qui le hante, à savoir « comment Shakespeare était devenu l’égal des Dieux », en y découvrant, « ce qu’il avait vu pendant ses années sombres et qu’il reverrait une fois (…) au soir de son existence : l’ineffable beauté de la vie quoi s’ouvrait sur ailleurs »...

Ce délire obsessionnel du héros amène à une réflexion sur l'art et son influence, à un questionnement sur les raisons qui font qu'un artiste, par le biais de son oeuvre, traverse les siècles, et devienne une référence.
Ce qui semble en tout cas toucher Vitus au plus profond de lui-même est la force d'évocation qui émane de l'oeuvre Shakespearienne, comme si son "maître" avait trouvé les mots justes pour pénétrer l'âme du lecteur, et lui donner le sentiment d'accéder à une compréhension intime des êtres et des émotions.

« Cela parlait de la vie avec des mots que je connaissais mais que jamais je n’avais vus aussi bien assemblés ».
(...)
« Et j’étais pris. Pris au piège de la vie, un aveugle au pays des couleurs. La vérité palpitait dans ces pages. Jamais personne n’avait parlé ainsi –directement à l’âme ».

La quête du jeune homme l'entraîne dans un monde à la fois baroque et sauvage, envoûtant et délétère, où règne la forêt, élément vivant, mouvant, odorant, dans lequel il lui faudra se fondre pour aller au bout de son obsession.

Vitus étant le narrateur, c’est de son point de vue que l’on suit les événements, sans possibilité de démêler fantasme et réalité. On peut se laisser aller à diverses interprétations, et voir dans « Or not to be », le récit d’un être profondément perturbé, schizophrène, et qui, par peur de vivre, d'assumer ce qu'il est, se vide de lui-même pour se réinventer en un homme exceptionnel.
On peut aussi préférer adopter une approche surnaturelle, décider de croire que Vitus ne fait que rapporter des faits réels, et voir dans ce roman la relation d’un phénomène obscur, une sorte de communion à travers les âges entre deux êtres avides d’approcher le mystère de la vie, au sens intrinsèque du terme.

L'auteur joue sur ces différentes hypothèses, ébauchant des labyrinthes dans lesquels il perd le lecteur, utilisant une symbolique inspirée de la mythologie, et donnant à l'ensemble un caractère souvent théâtral. Ainsi, Vitus donne parfois l'impression de se mettre en scène, dans des scénarios dont on ne saura jamais s'ils sont uniquement issus de son imagination.
« Or not to be » est un récit vertigineux et troublant qui bouscule nos repères, le genre de roman que l'on n'oublie pas de sitôt...


>> Lire l’avis de Thomas, sans lequel il est probable que je n’aurais jamais découvert Fabrice Colin !

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