"Amuleto" - "Monsieur Pain" - Roberto Bolaño

Tonalités.

"J'étais à la faculté le fameux 18 septembre quand l'armée viola l'autonomie de l'université et entra sur le campus pour arrêter ou tuer tout le monde".
Ainsi s'exprime Auxilio Lacouture, uruguayenne arrivée dans le D.F. (distrito federal) de Mexico au milieu des années 60, et qui y fréquenta jeunes poètes et artistes.

Au moment de l'intrusion de l'armée dans l'université, Auxilio est aux toilettes, où elle restera cachée durant treize jours. Elle utilise cet événement comme le cœur d'une spirale à partir duquel elle déroule ses souvenirs, l'avant et l'après se mêlant de façon parfois surprenante, puisqu'elle prétend qu'au cours de sa réclusion, elle se remémorait des événements qui n'étaient pas encore survenus.
Les personnages invoqués par ces souvenirs peuvent être des individus qu'elle a réellement rencontrés, ou des personnes qu'elle connaissait seulement de réputation, mais peu importe : au cours des divagations d'Auxilio, ses croyances ont autant d'importance que son vécu, l'imagination autant de poids que les faits réels... 
La symbolique occupe également une grande place dans ce récit, à l'image de ce qu'elle appelle la "résistance" qu'elle a menée à partir de ce "fameux 18 septembre". Car finalement, elle n'eut de facto à lutter contre personne, et était la seule à se savoir enfermée dans les sanitaires de la faculté.
La résistance qu'elle prône est davantage celle d'une liberté spirituelle, et d'une fidélité envers sa foi en la jeunesse mexicaine. Or, cette femme qui se définit comme "l'amie et la mère des poètes", assiste, impuissante, à la défaite de la poésie face à l'intolérance et à la violence de la dictature militaire.

Plus que la relation d'éléments factuels et historiques, "Amuleto" se veut l'expression de l'esprit -j'ai presque envie de dire l'âme- de toute une génération. Celle d'une jeunesse bohème, désinvolte, éprise d'indépendance, dont les perspectives d'avenir ont été piétinées par une réalité en opposition avec ses aspirations.
Et plus que son histoire, c'est le ton qu'utilise Roberto Bolaño dans "Amuleto" que l'on conserve en tête, une fois ce court roman refermé, qui lui confère son atmosphère  doucement mélancolique et en même temps profondément tragique.


Si l'on retrouve dans "Amuleto" la tonalité propre à certains des autres romans de Roberto Bolaño (je pense notamment aux "Détectives sauvages", ou à "Nocturne du Chili"), "Monsieur Pain" est d'un autre registre, et peut sembler un peu surprenant aux yeux des lecteurs habituels de l'auteur.
En effet, le récit est rapidement parsemé de touches d'absurde qui le teintent d'une ambiance à la fois fantastique et inquiétante.

Monsieur Pain est une sorte de guérisseur qui pratique l'acupuncture. Il vit dans le Paris de la fin des années 30. Madame Reynaud, l'une de ses proches, le sollicite afin qu'il tente de soulager l'époux de l'une de ses amies, atteint d'un mal mystérieux dont l'un des symptômes est un inextinguible et violent hoquet.
A partir de ce moment, de mystérieux événements surviennent. Monsieur Pain constate notamment qu'il est suivi par deux étranges espagnols, et ses tentatives pour approcher Vallejo (le malade hoquetant) sont contrecarrées par des individus aux intentions visiblement hostiles.

Le lecteur a l'impression que le héros évolue dans un cauchemar : au cours d'une longue errance dans un Paris qui semble légèrement irréel, il rencontre des personnages énigmatiques, bizarres, et lui-même éprouve par instants le sentiment de perdre pied dans cette réalité qui lui paraît distordue...

"Monsieur Pain" est cependant un roman très plaisant. L'auteur installe avec habileté une atmosphère où se mêle angoisse et surnaturel, mais avec subtilité, sans que le récit ne verse complètement dans un genre bien déterminé. Les énigmes posées au cours de l'intrigue n'auront pas forcément de réponse, tout comme nous ne connaîtrons pas les tenants et aboutissants de cette histoire sur laquelle plane un parfum de conspiration...

>> Un autre titre pour découvrir Roberto Bolaño :

Commentaires

  1. Bel hommage à Bolaño qui devient un écrivain à la mode en France... Mais il semble que ce soit mérité. Pour ma part je ne l'ai découvert que récemment et par le petit bout de la lorgnette avec son recueil de nouvelles intitulé Le gaucho insupportable. De manière intéressante, j'avais moi aussi trouvé à la lecture de ce recueil que l'ambiance et l'esprit de l'oeuvre étaient plus intéressants et marquants que le fil narratif de ces histoires.
    Monsieur Pain semble toutefois assez différent et me donne franchement envie (mais j'ai un petit stock de littérature latino-américaine à écouler avant.

    Au passage, merci pour le lien vers le BdB, nous venons d'ajouter Book'ing à notre blogroll.

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  2. Bonjour Emmanuel, et bienvenue par ici,

    J'ai personnellement découvert Bolaño il y a environ 2 ans, grâce aux conseils avisés d'un autre blogueur. Il faut savoir que la traduction de ses romans en français est relativement récente, ce qui explique ce succès quelque peu tardif... mais tu as raison, il le mérite amplement.
    Je te souhaite beaucoup de plaisir dans tes futures lectures de cet auteur.

    Et de rien pour le lien vers le Blog des Bouquins : je l'ai ajouté parce que j'aime beaucoup lire les critiques qui y sont publiées.

    Bonne journée.

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  3. Les deux sont dans ma bibliothèque et attendent d'être découverts... Tes deux avis ont attisé ma curiosité.

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    1. Et bien bonne lecture, alors... tu verras, ce sont deux titres assez différents : Amuleto rappelle un peu l'ambiance que l'on peut trouver dans "Les détectives sauvages" alors que M.Pain est assez surprenant..

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