"L'horizon" - "Dora Bruder" - Patrick Modiano

"Si je n'étais pas là pour l'écrire, il n'y aurait plus aucune trace de la présence de cette inconnue et de celle de mon père dans un panier à salade en février 1942, sur les Champs-Élysées". (P. Modiano, "Dora Bruder").

Elle est longue, la liste des écrivains qu'il me reste à découvrir (au point que je me désespère parfois à l'idée qu'une vie ne sera jamais suffisante !), et, chaque semaine, elle s'allonge encore, au rythme des billets alléchants que vous publiez les uns et les autres...

L'avantage, avec certains auteurs, c'est que la brièveté de leurs romans permet d'en lire plusieurs d'affilée...
C'est le cas de Patrick Modiano, dont on m'a récemment prêté le dernier roman -"L'horizon"-, suite à la lecture duquel j'en ai profité pour alourdir ma PAL de deux autres titres de cet auteur prolifique (il en a écrit au total une trentaine, je suis donc finalement loin, avec mes trois misérables ouvrages, de pouvoir prétendre le "connaître") : "Dora Bruder" et "Rue des boutiques obscures". Je n'ai pas encore lu ce dernier, mais après une première expérience relativement concluante avec les deux autres titres cités, cela ne saurait tarder.

Dans "L'horizon", un homme, Jean Bosmans, se souvient de sa relation, quarante ans auparavant, avec Margaret Le Coz, une jeune femme rencontrée lors d'une bousculade dans le métro. Ils avaient alors tout juste vingt ans, jeunes gens discrets qui ont uni, le temps d'une brève tranche de vie, leurs solitudes.
Au fil d'un récit constitué d'épisodes de cette relation que Bosmans se remémore de manière chronologiquement fantaisiste, au gré de ses associations d'idées, le lecteur a le sentiment qu'il tente à toutes forces d'abolir la frontière temporelle qui le sépare de ce passé.
A sa suite, nous déambulons dans Paris sans trop comprendre où nous mène cette quête, ni ce qu'il recherche précisément. La douce nostalgie d'une atmosphère passée ? Cette sensation de vivre dans un "présent éternel" qui caractérisait ces jeunes années ?
D'autant que l'on a du mal à appréhender la raison pour laquelle cette période de sa vie l'obsède : rien dans les descriptions qu'il nous en livre ne semble assez extraordinaire pour que, quarante ans plus tard, il cherche à exhumer de sa mémoire les moindres bribes de son histoire avec Margaret.
N'a-t-il donc rien vécu depuis ?

On finit par se dire que Jean Bosmans est davantage obsédé par la disparition de ces souvenirs que par les souvenirs eux-mêmes, que ce qui le trouble, c'est la difficulté qu'il éprouve à reconstituer fidèlement le puzzle de ces moments, et le ressenti chaotique, discontinu, qu'il en conserve avec le recul. 
Il cherche à se persuader que les lieux -en l'occurrence les rues de Paris, qu'il parcourt inlassablement- gardent l'empreinte des événements qui s'y sont déroulés, des paroles qui y ont été prononcées, comme si d'imaginer que tout ce qui y a été vécu se dissipe dans le néant lui soit insupportable.

Le charme qui vous atteint à la lecture de "L'horizon" est presque impalpable, à l'image de ces réminiscences floues qu'évoque le narrateur. Sous la mélancolie qui émane du récit, on sent poindre un sentiment de perte poignant, mais aussi, finalement, une optimiste volonté de le dépasser pour pouvoir sereinement aborder le futur, se tourner vers "L'horizon"...


"Dora Bruder" est aussi l'histoire d'une -en-quête dans le passé. Le narrateur -que l'on devine rapidement être l'auteur- part sur les traces non pas cette fois d'une ancienne petite amie, mais sur celles d'une inconnue à propos de laquelle il a lu un avis de recherche dans un journal daté de décembre 1941. Dora, 15 ans, dans le Paris de l'Occupation, a fugué.

Près de cinquante ans plus tard, Patrick Modiano tente de reconstituer les circonstances et le contexte qui entourèrent cet événement, en se basant sur quelques témoignages et les rares archives qu'il a pu retrouver, mais pas seulement. Au-delà des indications factuelles qu'il recueille, il mène son enquête à la façon d'un pèlerinage, déambulant dans les quartiers parisiens où aurait vécu Dora, tentant d'imaginer ses déplacements, ses intentions, les pensées et les émotions qu'il imagine avoir été celles de la jeune fille faisant écho à ses propres souvenirs d'enfance ou de jeunesse.
Car comme dans "L'horizon", il émet ici l'hypothèse que les lieux conserveraient une sorte de mémoire de ce qu'y auraient vécu les êtres, de ce qu'il y auraient ressenti, et donne l'impression de vouloir capter cet espace intemporel où cohabiteraient les résonances d'histoires passées et présentes.
Il ressent ainsi, par exemple, "la tristesse d'autres dimanches" dans les rues qu'il parcourt.

Si on peut s'interroger dans un premier temps sur le but de cette quête à laquelle se livre l'écrivain, et qui par moments prend un caractère presque obsessionnel, on comprend ensuite, par certaines de ses réflexions, qu'il est motivé par un devoir de mémoire à l'encontre des anonymes dont le destin a été malmené par l'histoire, mais que l'histoire a englouti dans la masse impersonnelle des victimes sans nom et sans visage, aidée en cela par ceux qui, du côté des bourreaux, prirent soin de détruire systématiquement tout document compromettant.
En effet, si l'énigme que représente pour lui la fugue de Dora est le point de départ de sa quête, son travail d'exhumation lui fait inévitablement croiser la route d'autres de ces anonymes qui subirent eux aussi les conséquences des décisions d'un régime fasciste et assassin, ou de ceux qui le combattirent avec plus ou moins de virulence.
L'auteur étant lui-même parisien, il ranime également lors de ses marches dans la ville certains de ses propres souvenirs, notamment ceux qui évoquent un père dont il s'était éloigné, qui est mort sans qu'il l'ai revu durant plusieurs années.
Comme si, en partant ainsi à la rencontre de ces individus qui, en d'autres temps, ont fréquenté les mêmes lieux que lui, il trouvait l'occasion de se (re)trouver un peu lui-même.

La lecture de "L'horizon" fut plaisante, mais ne restera pas une expérience marquante. En revanche, celle de "Dora Bruder" m'a profondément touchée. Le ton, d'une mélancolie toute en retenue, la façon dont Patrick Modiano évoque cette sombre période de l'histoire en s'attachant à quelques détails relatifs à une poignée d'individus donne à son récit une amplitude émotionnelle particulière, à laquelle il est difficile de rester insensible. Tout cela en s'appuyant sur quelques noms de rues et de personnes, à partir desquels il fait des supputations, laisse parler son intuition et sa sensibilité d'homme atterré par l’insignifiance que revêtent, avec le temps, les drames vécus par les êtres.

Commentaires

  1. Etrange comme on peut lire presque tout d'un auteur et puis, sans raison, arrêter de le suivre. Ton billet me donne envie de relire un jour ou l'autre "Dora Bruder" ou "Rue des boutiques obscures".

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  2. Ton commentaire m'incite à penser que "Rue des boutiques obscures" t'avait plu...
    Tant mieux, ce sera sans doute ma prochaine lecture de Modiano (depuis la rédaction de ce billet, je me suis également procurée "Place de l'étoile" et "Remise de peine").

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