"GB 84" - David Peace

Jusqu'à l’écœurement...

J'étais pourtant avertie : ayant lu les quatre volets de la tétralogie du Yorkshire ("1974", "1977", "1980", "1983"), j'avais déjà eu l'occasion de me colleter à l’œuvre de David Peace, à son style âpre, percutant, à sa vision du monde glauque et désespérée...
Mais je crois n'avoir jamais été, au cours de ces lectures, aussi éprouvée que lors de celle de "GB 84", son cinquième roman, qui a eu sur moi un impact quasiment physiologique.

Le récit a pour point de départ la grande grève des mineurs qui, sous le gouvernement Thatcher, s'éternisa durant douze long mois, pendant lesquels les grévistes et le gouvernement britannique se livrèrent une guerre sans merci. Batailles juridiques, brutalités policières, réduction des aides sociales... tous les moyens furent mis en œuvre pour faire plier ces travailleurs qui protestaient contre la fermeture de certaines mines. Le bilan de cette année de conflit est d'ailleurs éloquent : trois morts, 20 000 blessés, 11 300 manifestants arrêtés et plus de 200 traduits en justice...

L'auteur restitue cet épisode de l'histoire moderne de l'Angleterre à sa manière très personnelle et si caractéristique, par l'intermédiaire d'une narration polyphonique, qui fait se succéder des points de vue différents, voire antagonistes, et donne au lecteur le sentiment d'être sur tous les fronts, plongé au cœur de l'action.
Nous côtoyons ainsi de simples grévistes aux prises avec les difficultés croissantes du quotidien, comme nous pénétrons l'intimité du juriste chargé, pour le principal syndicat de mineurs, de gérer les fonds nécessaires à la poursuites de la grève, au moyen de manœuvres souvent tortueuses. Nous suivons aussi les déplacements de Stephen Sweet, homme de l'ombre proche du pouvoir, pour lequel il organise les combines qui nécessitent de se salir les mains, que son chauffeur, individu obscur, introduit dans les milieux d'extrême droite, surnomme "Le Juif"... et la liste n'est pas exhaustive.

L'intrigue est servie par une écriture obsédante, épileptique, qui donne toute son ampleur à la dimension violente, désespérée de "GB 84". A tel point que, parvenue à environ la moitié du récit, j'ai parfois hésité à poursuivre. Le caractère lancinant que cette écriture confère au texte, et l'impression de tourner en rond dans un cauchemar où se répète les mêmes scènes de destruction, de brutalité, finissaient presque par me donner la nausée !
L'effet est sans aucun doute voulu par l'auteur, puisque qu'il nous imprègne de cette façon de la nature laborieuse, féroce de cette lutte interminable pour les hommes -et leurs familles- qui, durant ces longs mois de grève, connurent la misère, la faim, le doute, le découragement, sans pour autant avoir la certitude d'obtenir finalement gain de cause.
Je suis pourtant allée jusqu'au bout de "GB 84", parce que même si la lecture des romans de David Peace est souvent éprouvante, en raison de la noirceur qui en émane, de ce style qui vous cingle les nerfs, je reste toujours profondément admirative devant sa puissance d'évocation, et sa capacité à nous atteindre, justement.

Commentaires

  1. Un livre qui fait un tel effet à son lecteur est forcément un livre très fort, très habile, il y en a peu. Le dernier (et le seul je crois) pour moi c'était "American Psycho" et c'était il y a déjà plusieurs années.

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    1. Je n'ai pas lu "American Psycho" (il faudrait que je le note, tiens), mais oui, indubitablement, les romans de Peace sont très forts.
      Et je n'ai pas l'intention de m'arrêter là : il a écrit une trilogie sur le Tokyo post 2nde guerre mondiale que je compte bien lire aussi... mais après une petite pause, quand même !

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  2. Je te trouve vraiment courageuse pour aller au bout du livre.Pour ma part j'en ai attaqué un dans le temps (je ne sais plus lequel) et je n'ai pu aller au bout tellement il me donnait la nausée par son atmosphère glauque et dégueulasse. C'est un des rares bouquins que j'ai refermé avant la fin et qui m'a mis autant mal à l'aise. Pourtant j'aime les livres durs, violents, mais là, non!La lecture est un plaisir, elle peut interpeller, choquer mais quand elle dégoûte,il vaut mieux arrêter. C'est ce que j'ai fait avec Peace. Mais je comprends que d'autre apprécient,c'est seulement mon ressenti.

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    1. Je comprends ta réaction puisque, comme je l'écris dans ce billet, j'ai moi-même hésité, à un moment, à continuer ma lecture...
      Lire Peace, c'est être un peu masochiste : il faut aimer se faire mal !!

      Je sais que Jean-Marc (Actu du Noir), qui a eu la même réaction que toi envers la "tétralogie du Yorkshire", a beaucoup aimé la "trilogie tokyoïte"...

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