"Extrêmement fort et incroyablement près" - Jonathan Safran Foer

"Quoi qu'il en soit, le truc hallucinant, c'est que j'ai lu dans National Geographic qu'il y a plus de gens vivants aujourd'hui qu'il n'en est mort dans toute l'histoire de l'humanité. Autrement dit, si tout le monde voulait jouer Hamlet en même temps, ce serait impossible, parce qu'il n'y a pas assez de crânes !"

Jonathan Safran Foer n'aime pas la facilité. Les récits linéaires, les histoires à point de vue unique, ce n'est pas pour lui !
Jonathan Safran Foer aime prendre des risques. J'ai déjà eu l'occasion de l'évoquer ICI.
Jonathan Safran Foer a de la chance -et nous aussi !-, son talent est à la hauteur de ses ambitions.

Ainsi, "Extrêmement fort et incroyablement près" aurait pu être un roman extrêmement confus et incroyablement barbant, mais la maîtrise de l'auteur en fait un récit à la fois complexe et lisible, et de surcroît passionnant.

Oskar Schell, 9 ans, a perdu son père dans les attentats du 11 septembre. Oskar se distingue des autres enfants de son âge par une intelligence et une inventivité hors du commun. On devine, derrière son besoin quasi frénétique de faire fonctionner en permanence son sens de la logique et son imagination, une grande détresse et une sensibilité à fleur de peau. De rares allusions nous font supposer qu'Oskar souffre de troubles psychologiques, mais ils sont à peine évoqués et là n'est pas l'important. Ce qui compte, c'est que la ténacité et l'imagination sans borne de ce petit garçon vont le mener dans une quête singulière à travers New-York, à la rencontre de personnages parfois extraordinaires, dans un périple qui lui permettra d'amorcer son processus de deuil.

Une clé constitue le point de départ de ce périple. Un an après la mort de son père, Oskar la trouve par hasard dans le dressing-room de ce dernier, cachée dans un vase, enfermée dans une petite enveloppe portant une seule mention : "black". Persuadé qu'il s'agit d'une énigme placée là par son père à son attention (il avait en effet coutume, de son vivant, de lancer le garçon dans de multiples chasses aux trésors de son cru, utilisant ce subterfuge pour amener Oskar à aller vers les autres), il entreprend d'aller visiter tous les New-yorkais portant ce patronyme (et ils sont nombreux !) convaincu que l'un d'entre eux saura le mener vers la serrure qu'ouvre la clé.

C'est en lisant le journal d'Oskar que le lecteur suit la progression de sa quête. C'est aussi l'occasion pour lui de dire ses frustrations, ses angoisses, alimentées en grande partie par le traumatisme lié non seulement au décès de son père, mais aussi à la façon dont il a disparu (son corps n'a jamais été retrouvé), sa douleur.
Le ton est donc très émouvant, mais il est drôle aussi. L'ingénuité enfantine se mêle aux raisonnements logiques voire scientifiques d'Oskar. Ce dernier, en plus des stratagèmes les plus divers, invente à l'occasion des mots ou des expressions cocasses, et formule des réflexions dont la justesse et la spontanéité attendrissent et font sourire à la fois.
 
La lecture du journal d'Oskar est entrecoupée de celle de lettres écrites par ses grands-parents paternels à différentes périodes de leur vie. Certaines sont celles que son grand-père a rédigées, quelques décennies auparavant, pour le fils qu'il n'a pas connu (puisqu'il a quitté sa femme et disparu alors que celle-ci était encore enceinte), lettres qui n'ont jamais été postées. D'autres sont celles que sa grand-mère lui écrit, à la manière d'un journal également, lui décrivant les sentiments qu'elle éprouve pour lui (qu'elle juge douloureux tant ils sont intenses) et lui racontant des bribes de  sa vie...

L'alternance de ces différents textes, qui peut au départ plonger dans la confusion (en raison des aller retours qu'ils nous font faire dans le temps, et de la difficulté à comprendre, parfois, qui en est l'auteur) permet peu à peu de reconstituer le parcours de trois générations, chacune marquée de meurtrissures infligées par l'Histoire et par les non-dits, les souffrances ravalées, les regrets.
Comment survivre à la perte, au manque d'un être cher ? Quelles sont les traces que laissent en nous les traumatismes, sur du court ou du moyen terme ? Jonathan Safran Foer met en scène des individus qui tentent, avec plus ou moins de succès, de surmonter les catastrophes qui ont bouleversé leurs existences.

L'écriture est savoureuse (la verve d'Oskar est un régal), les personnages, même secondaires, sont particulièrement attachants... cette lecture fut pour moi un grand coup de cœur.

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Nina : son avis est ICI.

Commentaires

  1. Je partage avec joie ton avis. J'en ai également fait un coup de cœur.

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    1. Tu m'en vois ravie !
      J'irai lire avec plaisir ton billet sur ton blog...

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  2. Ce livre est mon préféré - je n'en ai jamais lu de plus beau jusqu'ici -, et tu en parles bien, ce qui est très difficile à mon sens (à chaque fois que je dois parler de ce livre, les mots me tombent des lèvres tellement mon cœur s'emballe)! Je suis contente qu'il s'agisse pour toi aussi d'un "grand coup de cœur".
    PS : le film qui en découle et qui est sorti cette année avec Tom Hanks et Sandra Bullock est nettement moins bon, au cas où tu serais tentée de le voir...

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    1. Je vais te faire une confidence : j'ai vu le film avant de lire le livre, mais je n'ai pas éprouver le besoin de le mentionner ici, tant les deux œuvres me semblent n'avoir aucun rapport !
      Non, vraiment, l'écriture de Safran Foer est magique, et c'est vrai qu'il est difficile d'en rendre compte.

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  3. Je ne sais plus quoi penser. Tu as l'air d'avoir beaucoup aimé. D'un autre coté, le thème ne m'emballe pas beaucoup et j'avais entendu une critique plutôt négative sur France Inter, au moment de la sortie du livre.

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    1. Je crois que le mieux, c'est... de le lire !
      Et peu importe le thème, c'est la façon dont il est traité qui compte, ici.
      Je suis consciente que ce roman ne fait pas que des adeptes, mais je trouve personnellement qu'il est très difficile de ne pas s'attacher à ses personnages, et de ne pas être séduit(e) par l'écriture de l'auteur...

      Maintenant, à toi de voir !

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  4. je suis une des rare à être passé à côté...

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    1. Comme quoi on ne peut pas plaire à tout le monde !

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  5. Ah! Je vois que tu as comme moi eu un coup de coeur! il y avait longtemps que je n'avais pas été aussi entièrement touchée par un roman!

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  6. Oui, moi aussi je n'avais pas été émue ainsi depuis longtemps...

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  7. un trés gros coup de coeur pour ce livre(et une trés gosse décéption pour le film) je cherche à essayer de traduire la page 376 à 379. Lorsque le grand père qui ne peux pas parler est au téléphone et essaille de s'exprimer avec les chiffres des touches du téléphone est ce traduisible ? et est ce que quelqu'un à déja reussi ? n_n dans tout les cas Bonne continuation

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    1. Bonjour cher Anonyme,

      Je l'ai lu en VF, et ne maîtrise pas assez l'anglais pour pouvoir vous aider !

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  8. mais moi aussi je l'ai lu en VF, dans les pages 376 à 379 les lettres son remplacées part des chiffres et je me demandais simplement si on pouvais les traduir en phrases cela m'a intriguée. (moi non plus je ne maitrise pas assez l'anglais depuis le temps que je devrais mis mettre ^^) . Au Plaisir

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  9. Bonsoir cher anonyme, et merci pour cette visite...

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