"Tieta d'Agreste" - Jorge Amado

"L'anti-docteur par excellence ; l'anti-érudit, trouvère populaire, écrivaillon de feuilletons de colportage, intrus dans la cité des lettres, un étranger dans les raouts de l'intelligentsia."
(Jorge Amado, sur lui-même...)

Je retardais, depuis un certain temps, la lecture de ce pavé de Jorge Amado qui me faisait de l’œil depuis les hauteurs alpines de ma PAL !
La flemme, la crainte de m'embarquer dans un roman fleuve interminable, de m'y engluer...
Je gardais pourtant un vague mais bon souvenir de "Tocaïa Grande", autre long récit de l'auteur que j'ai lu il y a déjà une paire de décennies.

Trêve d'atermoiements... mes craintes étaient infondées.
Oui, on s'embarque, avec "Tieta d'Agreste", mais pas sur un fleuve morne et tranquille...
Roman exubérant, sensuel, drôle, intelligent... on ne s'y ennuie pas une seconde !

L'héroïne éponyme de cette œuvre réjouissante est à elle seule un concentré des caractéristiques énumérées ci-dessus.
La belle Tieta est de retour à Agreste (dans la région de Bahia), son village natal, après 26 ans d'absence. Partie sans un sou en poche alors que, gardienne du troupeau de chèvres de son père l'acariâtre Zé Esteves, elle fut battue et chassée par ce dernier en raison de ses mœurs légères, elle revient auréolée de richesse et de prestige.
Il faut dire que, loin d'être rancunière, Tieta, qui a fait fortune à São Paulo, n'a jamais oublié sa famille, à laquelle elle a régulièrement fait parvenir chèques et cadeaux...
Veuve d'un riche industriel pauliste, c'est accompagnée de sa belle-fille Leonora qu'elle remet les pieds -et des appas encore appétissants qui ne tardent pas affoler plus d'un villageois- à Agreste, dans l'intention d'y acquérir une maison où finir ses futurs vieux jours.
Nostalgique de sa jeunesse libre et sauvage, elle choisit pour cette acquisition le site paradisiaque et préservé de la plage du Mangue Seco.


Avec l'arrivée des deux riches héritières, c'est toute l'existence du village qui est bouleversée.
Les relations de Tieta permettent d'y faire installer l’électricité que réclamait en vain depuis des années l'adjoint au maire. La piquante quadragénaire est considérée comme une sainte... c'est sans compter sur sa nature rebelle, épicurienne, et une avidité sexuelle que les années n'ont pas altérée !

Je ne vous en dis pas plus... 
Le plaisir que l'on retire à la lecture de ce récit réside en grande partie dans ses retournements de situation et dans la succession rythmée des événements qui s'y déroulent.
Mais on le doit aussi à la multitude de personnages hauts en couleur, tous très attachants malgré leurs petits travers, à l'humour truculent dont nous gratifie le malicieux Jorge Amado, à la variété des thèmes abordés (intrigues politico-écologiques, histoires d'amour, de haines, de trahison...).
En faisant de "Tieta d'Agreste" une sorte de chronique fantaisiste et irrévérencieuse (l'auteur qualifie lui-même son roman de "feuilleton"), Jorge Amado se fait le chantre d'une ruralité brésilienne parfois puritaine, attachée à ses traditions, et en même temps capable de nous surprendre par ses accès de folie et de paillardise...
Et il suggère que dans ces contrées délaissées par les autorités, désertées par les jeunes, le bonheur peut se trouver dans la contemplation de la lune depuis une plage de cocotiers, ou dans la dégustation d'une bonne fricassée de maturis (1) !

(1) Noix de cajou verte.

Commentaires

  1. Dans le style, du même auteur, et tout aussi réjouissant : Dona Flor et ses deux maris !

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  2. Je note, j'avais justement l'intention de continuer plus loin dans ma découverte de cet auteur qui -bon sang c'que ça fait du bien !-, m'a fait beaucoup rire ...

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