"La pluie jaune" - "Lune de loups" - Julio Llamazares

"Nous croyons parfois avoir tout oublié, que la rouille et la poussière des ans ont désormais complètement détruit ce que nous avons un jour confié à leur voracité. Mais il suffit d'un son, d'une odeur, d'un contact furtif et inopiné pour que soudain, les alluvions du temps tombent sur nous sans compassion et que la mémoire s'illumine avec la brillance et la fureur de l'éclair".

Explorer les ravages de la solitude et de l'isolement...
Observer le fléchissement de l'homme qui se retrouve face à lui-même...
C'est ce que se propose de faire, dans ces deux romans, Julio Llamazares.

"La pluie jaune" est aussi l'histoire d'une lente agonie, ou plutôt de deux agonies qui se confondent, se mêlent pour n'en former plus qu'une : celle d'un homme et de son village.

Ainielle, petite bourgade des Pyrénées espagnoles, n'est plus que l'ombre d'elle-même. Peu à peu, tous ses habitants l'ont désertée, en partant pour un ailleurs plus prometteur, ou emportés par la mort, tout simplement.
Les granges et les habitations de pierre et de bois, privées de la chaleur et de l'activité humaines, subissent les assauts d'un milieu naturel qui se fait, en hiver, particulièrement hostile.

Le village n'est plus peuplé que d'ombres, de fantômes, d'une chienne et de son maître, Andrès, 60 ans, qui ne songe pas un seul instant à rejoindre la société des hommes. Ainielle, c'est sa vie, le nid de ses souvenirs, c'est lui. Sa maison, c'est l'héritage sacré de son père, que son propre fils a dédaigné en partant vivre à l'étranger quelques années auparavant. Andrès ne lui a jamais pardonné cet abandon.
Ce n'est même pas un combat perdu d'avance : il ne lutte pas vraiment, mais sa présence en ces lieux s'impose, sa place ne peut être ailleurs.

La mort rôde, approche, s'insinue, symbolisée par cette pluie jaune qui déteint progressivement sur tout son environnement ; c'est ainsi du moins que le perçoit le narrateur.
Au fil de longs mois qui vont forcément voir cette mort triompher, ainsi qu'il nous l'annonce d'emblée, il finit par perdre la notion du temps qui s'étire. La réalité elle-même devient de moins en moins palpable, les hallucinations -à moins qu'il ne s'agisse vraiment des fantômes surgis du passé d'Andrès ?- s'imposant à son esprit avec d'autant plus de force que la fin approche, faisant souffrir l'homme comme le village, dont les poutres et les portes se lamentent...

"La pluie jaune" est un récit d'une mélancolie intensément douloureuse, qui exsude le malheur inéluctable, et un profond sentiment d'abandon.
Mais c'est aussi un récit très beau, porté par l'écriture à la fois sobre et éloquente de Julio Llamazares.


Dans la continuité montagneuse des Pyrénées, en allant vers l'ouest, se trouve la cordillère Cantabrique...
C'est là, à proximité de leur village, que se sont réfugiés quatre jeunes Républicains traqués par la garde civile. Nous sommes à la fin des années 30 et de la guerre fratricide qui s'est conclue par la déroute de l'armée républicaine.

Angel, le narrateur, Juan, Gildo et Ramiro vont supporter de longs mois de solitude, de peur, de faim, de froid, de désespoir... 
Et pourtant, ils vont se battre jusqu'au bout, affronter la trahison de certains de leurs ex concitoyens, assister impuissants aux représailles que subissent les proches qui les ont aidés.
Mais le pire est sans doute de se dire que ce combat est vain. Ils sont isolés, et surtout définitivement bannis de leur communauté, condamnés à fuir et à se terrer comme des bêtes de proie.
Peu à peu, s'imprégnant de l'environnement inhospitalier, se dotant de réflexes de survie et de défense, ils acquièrent un comportement de plus en plus instinctif, primitif.

Julio Llamazares place ses personnages dans des situations extrêmes, qui mettent à mal leur humanité.
Mais jusqu'à quel point l'homme peut-il supporter d'être traité, de devoir survivre, comme un animal ? 
"L'homme, disait Aristote, est un être (...) naturellement fait pour vivre en société". Que perd-il, et/ou qu'acquiert-il en se confrontant à l'isolement, au déni de son droit à vivre parmi ses semblables ?
De la démence du héros de "La pluie jaune" au vide béant, douloureux, qui semble habiter Angel dans "Lune de loups", il semblerait que l'individu ne puisse supporter d'être, sur du long terme, coupé des siens.

Bien que moins halluciné que "La pluie jaune", "Lune de loups" est aussi un texte très fort, d'où émane à la fois une grande tristesse et beaucoup de violence, dans lequel la prose de l'auteur s'exprime avec une belle puissance d'évocation.

>> L'avis de Sentinelle sur "Lune de loups".

Commentaires

  1. Deux bouquins très forts que j'ai lu il y a ... très longtemps, au moment de leur première traduction chez Verdier.
    A ma connaissance, l'auteur n'a rien publié de cette force par la suite.

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    1. Je suis sûre que ce sont des lectures qui marquent longtemps...
      Dommage que l'auteur n'ait pas renouvelé..

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