"Si je t'oublie, Jérusalem" - William Faulkner

 "On dit que l'amour entre deux êtres meurt. Ce n'est pas vrai, il ne meurt pas. Tout simplement il vous quitte, il s'en va, si on n'est pas assez bon, si on n'est pas assez digne de lui. Il ne meurt pas, ce sont les gens qui meurent."

Quatrième immersion dans l'univers Faulknerien, (les précédentes étapes sont décrites ICI, ICI et LA)...

Bien sûr, j'ai retrouvé dans "Si je t'oublie, Jérusalem" l'empreinte de l'auteur, notamment sous la forme de cette écriture si vivante qu'elle vous envoûte, vous imprègne des odeurs, des couleurs, de l'intensité dramatique du récit.

La propension de William Faulkner à bousculer la chronologie est légendaire. C'est pourquoi je n'ai pas été étonnée de le voir commencer son histoire par la fin, pour ensuite remonter le temps, et dérouler les événements menant à une conclusion que, par conséquent, nous connaissons d'emblée.
Du moins en ce qui concerne l'une des histoires... ah, oui, je ne vous ai pas dit : "Si je t'oublie, Jérusalem" est un roman dans lequel nous suivons alternativement deux histoires qui n'ont a priori aucun rapport l'une avec l'autre. Elles se déroulent d'ailleurs à une dizaine d'années d'intervalle, et aucun personnage commun ne les relie.
Et, à vrai dire, hormis le retour en arrière évoqué ci-dessous, la chronologie des deux intrigues est finalement plutôt linéaire.

La première histoire met en scène Charlotte Rittenmeyer et Harry Wilbourne, qui forment un couple adultérin. Ils viennent de s'installer à La Nouvelle Orléans, dans le bungalow miteux que leur loue un médecin, ce dernier habitant dans l'habitation voisine. Une nuit, il est réveillé par Harry qui a besoin d'aide. En effet, "sa femme saigne"... Voilà qui confirme les soupçons que le couple suspect avaient éveillé chez la femme du médecin propriétaire, qui, imbue de son omnisciente moralité, avait pressenti l'arrivée des ennuis...
Charlotte et Harry, depuis leur rencontre, et ce que l'on pourrait qualifier de "coup de foudre", courent éperdument après un absolu. Ils refusent toute concession au caractère pur, désintéressé de leur amour. Pour cela, ils préfèrent vivre dans le dénuement, plutôt que se soumettre à une routine qui serait fatale à leur relation. Ils préfèrent tout laisser derrière eux (Charlotte sa fille et son mari, Harry un travail lui procurant de confortable revenus) plutôt que de devenir les esclaves consentants d'une respectabilité susceptible de faire perdre à leur amour son caractère sacré, de le rendre vulgaire, ordinaire, avare.
Le comble, c'est qu'ils sont si obnubilés par cette quête d'absolu qu'ils en deviennent prisonniers. Elle finit par absorber toute leur énergie, mais ils l'assumeront jusqu'au bout, en partie grâce à la ferveur farouche de Charlotte, personnage remarquable et tragique.

Dix ans plus tôt, donc...
Nous suivons les détails de l'aventure d'un forçat incarcéré dans un pénitencier du Mississippi. Lors de la grande crue de 1927, ses camarades et lui sont réquisitionnés pour venir en aide à la population. Il se retrouve à dériver, perdu, sur une embarcation de fortune à bord de laquelle il cohabite avec une femme enceinte qu'il a secourue. Leur périple va durer de longs jours, rythmé par la présence envahissante, menaçante, presque surnaturelle, du fleuve libéré de ses entraves, entre les flots duquel les hommes ne sont plus que de pitoyables fétus de paille.
Le forçat, homme simple et endurant, ne pense qu'à regagner la réconfortante sécurité du pénitencier.

Certes, il n'y a pas de points communs entre ces deux récits, d'un point de vue de l'histoire, mais on y retrouve comme des échos qui s'y répondent, et qui donnent à l'ensemble du texte une forme d'homogénéité, de logique finalement évidente.
Il y a, en filigrane mais permanente, cette notion de liberté qui plane sur l'intrigue. Le lecteur y est sans cesse amené à s'interroger sur le sens de cette liberté, sur les différentes formes par lesquelles elle -ou son absence- se manifestent...  Autre récurrence, l'omniprésence de la nature, tour à tour hostile ou nourricière. Cette présence est d'autant plus palpable lors du périple du forçat : le Mississippi est un personnage à part entière de cette histoire. Mais elle est aussi tangible dans la partie qui voit évoluer le couple Rittenmeyer/Wilbourne. Le bruissement du vent dans les palmiers, régulièrement évoqué (l'auteur a d'ailleurs sous-titré cette partie "Les palmiers sauvages"), le spectacle du lac qui borde le bungalow où s'installent Charlotte et Harry... à tout instant ce genre de détail nous donne le sentiment que l'environnement naturel est indissociable du drame qui se joue...

La dimension à la fois tragique et épique (lors des passages décrivant la navigation mouvementée du forçat) de "Si je t'oublie, Jérusalem" en fait un texte très fort. On y est emporté à la fois par la puissance de l'écriture, par la beauté de l'histoire d'amour entre Charlotte et Harry, bref, par tout le talent de William Faulkner, qui m'a une fois de plus convaincue de son génie !

Commentaires

  1. C'est ce même parallèle entre deux récits que rien, ou presque, ne rapproche qui m'avait beaucoup perturbé dans "Wild palms". Tout au long de ma lecture, je me suis efforcé à chercher des "signes"... qui n'existaient pas. Non seulement cette vaine recherche a pollué ma lecture mais en plus et je suis resté comme un idiot, une fois le livre refermé, persuadé que j'avais raté quelque chose.

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    1. Ayant lu ce livre suite à un billet vu je ne sais plus où, j'avais l'avantage de savoir depuis le début que ces deux histoires ne se relieraient pas... Sinon, j'aurais sans aucun doute eu la même réaction que toi !

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