"Tes yeux dans une ville grise" - Martín Mucha

 Instantanés.

C'est depuis le "combi" qu'il emprunte quotidiennement pour se rendre à l'université, que Jeremías livre les pensées, les souvenirs, que lui inspire le paysage gris et étrangement mouvant de la ville de Lima.
Il le fait d'une manière qui peut sembler a priori chaotique, en une succession de courts paragraphes sans véritable fil conducteur, mais d'où se dégage finalement une cohérence. L'ensemble des éléments qu'il évoque fait peu à peu émerger un patchwork homogène, nous donnant ainsi le sentiment d'appréhender ce que l'on serait tenté de désigner comme "l'âme" de cette ville grise.

Le tableau n'est guère réjouissant...
C'est celui d'une société qui ne s'est toujours pas relevée d'un passé de dictature et de corruption, celui d'un monde à deux vitesses, où, parce que l'on refuse de cohabiter, ne serait-ce que du regard, avec la misère, on refoule les indésirables au-delà du mur qui sépare les riches quartiers résidentiels des bidonvilles.
C'est sur ces exclus que Jeremías s'attarde, lui qui, issu de leur monde, a pourtant eu l'occasion de pénétrer celui des privilégiés, et d'entrevoir ainsi le fossé qui les sépare.
Au gré des personnages que l'on croise -mendiants, pickpockets, enfants des rues-, se dessine une sordide cour des miracles, où règnent la précarité, la violence et le désespoir... quoique "désespoir" n'est peut-être pas le terme le mieux approprié. De la part du narrateur en tous cas, c'est davantage une sorte de résignation que l'on ressent, une soumission fataliste à un ordre injuste, qui ne laisse entrevoir aucune chance.

Entre les anecdotes sur son passé, qui révèlent une enfance de maltraitance, des amitiés sincères mais soumises aux aléas de la galère, des amours inexistantes, et les pensées que le spectacle de la ville suscite en lui, il sourd de ce texte une infinie tristesse, une fatigue immense face au constat de sa solitude, du vide de son existence, de son impuissance face aux malheurs du monde. Jeremías aspire au silence, à la paix...

A l'instar de ceux qu'il dépeint, ces spectres qui évoluent dans sa ville grise, Jeremías peut disparaître à tout moment dans l'indifférence la plus totale...
... il restera ses mots, leur force et leur poésie.

 >> Les avis d'Anne-Françoise et de Jean-Marc.

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