"La Reine du silence" - Marie Nimier

"De lui j'ai traîné la mort comme un vieux manteau en lapin rapiécé, un doudou crasseux, de ceux qui partent à la lessive parce que la mère en a décidé ainsi, par mesure d'hygiène -mais l'enfant au matin pleure de ne pas reconnaître son odeur fétiche. Qu'elle soit bonne ou mauvaise, là n'est pas la question. Pas la question d'aimer ou de ne pas aimer ce père dangereux. De s'entendre ou de ne pas s'entendre avec lui. Il faut faire avec. L'absence, la peur, la peine, faire avec. Au pis (...), encaisser. Au mieux, composer (...)."

Un père qui disparaît quand on a cinq ans ne laisse pas beaucoup de souvenirs.
A-t-on d'autre choix, pour se représenter ce père, que de se fier aux témoignages des amis, avec toute la subjectivité que cela implique ? Comment s'y retrouver entre les impressions des uns et les anecdotes des autres, parfois contradictoires, comment déceler la véritable personnalité du défunt derrière le portrait volontairement idéalisé brossé par une mère qui a voulu vous protéger ?
Une tâche d'autant plus ardue quand l'image du père en question, homme public, est auréolée d'un halo de légende...

Le père de Marie s'appelait Roger. Roger Nimier. Journaliste, rédacteur en chef, scénariste, conseiller littéraire chez Gallimard, écrivain, il connut une mort prématurée et tragique, en allant écraser son Aston Martin contre un parapet. Il avait trente-six ans. Sa passagère, une romancière affublée du patronyme exotique de Sunsiaré de Larcône, en avait vingt-sept.

Marie est écrivain, elle aussi.

Elle tente, avec toute la difficulté que cela suppose, de choisir une autre voix que celle des souvenirs d'autrui pour s'approprier une image paternelle qui lui serait personnelle, quitte à ce qu'elle soit inventée. Elle doit pour cela décider du ton dans lequel elle va bâtir cette image, outillée de son imagination de romancière, extrapolant à partir de petits événements en rapport avec son père, que leur évocation soit issue de sa mémoire ou de celle des autres.

Ce sont seulement des bribes de souvenirs qui lui reviennent, des flashs fugaces, et qui bien souvent dénotent le caractère violent de cet homme par ailleurs souvent absent. L'image d'empreintes de doigts sur la trachée maternelle, celle de son père s'écroulant, terrassé par l'alcool, la réminiscence de cette matinée au cours de laquelle il brûla de sa cigarette l’œuf en plastique qu'elle lui avait servi pour jouer... voilà qui ne s'accorde guère avec la lumière qui brille dans les yeux des amis à l'évocation de l'être exceptionnel qu'était Roger Nimier. Il semble bien en effet qu'il existait un fossé entre l'homme public et le père de famille. Le premier faisait la une des magazines, donnait l'impression d'être facilement attendri par les enfants. Le second ne supportait pas d'être photographié avec les siens, cachait honteusement sa carte de famille nombreuse, reniait l'aspect tristement prosaïque d'un quotidien de langes, de cris, de présence importune, qui s'accordait mal avec sa stature d'écrivain célèbre, de professionnel reconnu.

Néanmoins, Marie refuse de s'attarder sur la part d'ombre de son père. Son but n'est pas de faire dans le sensationnel, ou de susciter l'apitoiement. C'est de combler ce manque qui la terrorise, qui parfois lui donne le vertige, à l'idée de ne pas savoir ce que c'est que d'avoir un père qui vieillit, qui vous accompagne dans certains moments de votre vie, qui vous sert de référence.

Au fur et à mesure de son cheminement, elle parvient -c'est du moins l'impression qu'elle donne- à aborder avec plus de sérénité les éléments de la représentation paternelle qui au départ formaient un ensemble chaotique, incertain. Elle appréhende mieux, en même temps, l’œuvre de l'écrivain Roger Nimier, prenant conscience  qu'il était "tout entier derrière sa plume", que ses récits reflétaient fidèlement sa personnalité, avec ses outrances, ses emportements.
Elle se pose aussi des questions sur la nature de sa propre vocation : bénéficie-t-on de l'ombre ou de la lumière de celui dans les pas duquel on place ses pas ?

Écrit à la manière d'un témoignage dans lequel Marie Nimier exprime ses pensées, analyse avec finesse ses doutes et ses limites, "La Reine du silence" se lit comme un roman, et nous attache irrémédiablement à cette femme discrète et sensible, en même temps qu'il nous rend admiratif de cette auteure à l'écriture élégante mais jamais pompeuse.

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