"Invasion" - Fernando Marías

Ravages.

Avec "Invasion", Fernando Marías donne la parole à un homme dont l'esprit est dévasté.

Pablo, médecin militaire, a été blessé lors du conflit en Irak, et rapatrié en Espagne. La douleur occasionnée par cette blessure est infime, comparée au traumatisme provoqué par le fait d'être devenu un assassin...
Suite à l'attaque de l'ambulance qui les ramenait au campement, il s'était réfugié, en compagnie de son ami Pablo, infirmier, dans une ferme isolée. Là, il a tué un homme et un adolescent.
Il a beau essayer de se convaincre qu'il a agi en état de légitime défense, que ses victimes étaient probablement de dangereux terroristes, il est bien conscient de la faiblesse de ces arguments, que lui servent également des autorités espagnoles soucieuses de faire de lui un héros.
Dévoré de culpabilité, Pablo s'imagine cohabiter avec les fantômes des irakiens qu'il a tués, les derniers mots prononcés par l'un d'eux s'imprimant comme un leitmotiv dans sa mémoire perturbée.

Fernando Marías parvient avec "Invasion" à une parfaite osmose entre fond et forme : son écriture, frénétique et impétueuse, embarque le lecteur avec force, et se fait l'interprète idéale de la folie croissante et dévastatrice qui s'empare du héros.
Il démontre ainsi qu'une guerre n'est jamais anodine, contrairement à ce que pourrait nous faire croire la brièveté rassurante avec laquelle les journaux télévisés évoquent les conflits -ces maux dont on nous convainc sous de fallacieux prétextes de la nécessité-, et que ses ravages dans l'esprit des hommes sont incommensurables. On devine, sous la fougue de sa plume, une critique violente et cynique du comportement des envahisseurs que sont ces gouvernements occidentaux convaincus de la suprématie de leur moralité justicière.

Pour Pablo, la prise de conscience que provoque le drame qu'il a vécu est brutale, et l'amène à remettre en cause le bien-fondé de l'action et de la présence de l'armée espagnole en Irak. Le lecteur oscille avec lui entre veille et cauchemar, témoin oppressé de son tourment, que l'auteur aborde dans un registre fantastique, et je dois avouer que cela m'a gênée, notamment vers la fin de la lecture. L'horreur de la réalité, des faits, était assez parlante, et l'utilisation de ce subterfuge qui semble avoir pour but, en personnifiant l'obsession du héros, de la rendre plus prégnante, était à mon avis dispensable.

Ce sera mon seul bémol, puisque j'ai par ailleurs véritablement apprécié l'écriture de Fernando Marías et le souffle ardent d'angoisse qui se dégage de cette "Invasion", mais il a tout de même gâché en partie le plaisir de ma lecture.

>> Les avis d'Athalie et de Sandrine.

Commentaires

  1. Entre fantastique et folie, la lecture devient plus floue, c'est vrai. En tout cas, comme tu le dis, tous ces romans sur la guerre d'Irak donnent la parole à ceux qui ne parlent pas, qui ne disent pas leurs souffrances à la télé, qu'on oublie, ou auxquels on préfère ne pas penser. C'est d'ailleurs vrai pour bien d'autres guerres, malheureusement.

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    1. C'est en partie ce qui fait l'intérêt de ce roman : on se retrouve projeté dans un univers à part, qui nous permet de comprendre que la réalité de ces guerres n'a rien à voir avec l'image que l'on veut bien nous en donner...

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  2. Moi, c'est au début que le fantastique m'a gêné, juste après le meurtre commis par Pablo. Après, moins, je me suis dit que c'était peut-être une façon de détacher le lecteur de la réalité que vit le personnage, qui n'en est justement plus une ... Quand tu dis que la forme colle au fond, c'est un peu cela que j'ai ressenti, comme si le flou dont parle Sandrine était ce qui rendait le récit supportable. "Souffle si ardent d'angoisse" qu'il faut, peut-être des filtres pour l'avaler. J'ai apprécié aussi que comme tu le dis, la dimension critique soit indirecte, on sort de "La guerre, c'est pas bien", et la culpabilité du personnage dit mieux les dégâts que de longs discours, souvent formatés, alors que là, on est hors format. M'enfin, ce n'est que mon humble regard ...

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    1. Je me suis dit au contraire que l'utilisation du registre fantastique avait peut-être pour but de rendre son propos plus fort encore, en personnifiant les angoisses du héros, et en faisant basculer le récit dans l'horreur, au sens propre du terme.
      Maintenant que je lis ton commentaire je me dis que tu as sans doute raison : la relation des faits bruts aurait était plus horrible encore, car crédible et imaginable...
      Malgré ce bémol, j'ai bien l'intention de lire aussi, du même auteur, le titre que tu recommandes sur ton blog (avec "mourir" et "cette nuit" dans le titre, si je me souviens bien...)

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