"Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants" - Mathias Enard / "Pietra Viva" - Léonor de Récondo

Le hasard a voulu que ma PAL contienne simultanément ces deux ouvrages qui ont en commun de mettre en scène le grand Michel-Ange comme personnage principal.

"Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants" se déroule trois ans avant le début des travaux de la chapelle Sixtine. En froid avec le pape Jules II, dont il sculpte le futur tombeau, Michel-Ange décide d'accepter l'invitation à Istanbul du sultan Bayazid, qui souhaite que le sculpteur réalise un pont pour relier les deux rives du Bosphore. Son rival Léonard de Vinci a échoué quelques années auparavant sur le même projet, ce qui, ajouté à la récompense promise par le sultan, représente un défi fort motivant.
Dans la capitale turque, avec pour guide Mesihi, un jeune poète avec lequel il noue une relation ambiguë, il découvre la majesté harmonieuse de monuments conçus dans le souci d'y laisser l'être humain occuper une place centrale, admire la grandeur des édifices et l'habileté de leurs concepteurs à dompter la lumière, s'étonne de la tolérance qui règne dans cette ville où cohabitent en toute sérénité juifs, musulmans et chrétiens.
Il rencontre également une mystérieuse danseuse à la beauté androgyne, dont le souvenir peuple bientôt ses nuits...

L'action de Pietra Viva est antérieure, mais de très peu, à celle du roman de Mathias Enard.
Nous sommes en 1505, et Jules II vient de passer commande du fameux tombeau évoqué ci-dessus. Michel-Ange se rend à Carrare afin d'y choisir le marbre qu'il utilisera à sa réalisation. Sur place, perturbé par la mort d'un jeune prêtre à la beauté sensuelle et angélique de sa connaissance, dont on lui avait apporté le corps pour l'autopsier -ce dont il a été incapable-, il passe la plupart de son temps à la carrière, fasciné par la matière dure et lisse qui prendra vie sous son ciseau.
Il participe aussi à la vie du village, au fil de rencontres qui débutent parfois abruptement : Michel Ange est d'un tempérament sombre et arrogant, ses réactions peuvent être blessantes...

Mathias Enard et Léonor de Récondo exploitent les traits de caractère reconnus pour avoir été ceux du sculpteur pour alimenter leur histoire, utilisant l'anecdotique pour étoffer leur héros, le rendre vivant. Sa saleté et sa laideur, qui le complexait terriblement, sa difficulté à communiquer -voire son asociabilité-, ses accès de colère, sont ainsi des composantes du personnage que l'on retrouve dans les deux romans.
Y sont bien sûr également évoqués son obsession de la beauté, qui le rend si exigeant envers lui-même, et son amour pour la perfection de la matière, qu'il travaille avec passion, alors qu'il se montre pathologiquement incapable de toucher les vrais corps, de lâcher prise face à la beauté vivante...

L'un et l'autre imaginent les tâtonnements de l'artiste en quête de cette perfection, les mécanismes spirituels et les considérations plus pragmatiques qui précédent la création, chacun suppose, invente les traumatismes ou les souvenirs qui viennent interférer dans la conception de l’œuvre, l'enrichissant parfois.

(Tombeau de Jules II)

J'ai aimé les deux écritures, riches et poétiques, d'une légèreté qui rend la lecture fluide et captivante à la fois. Je revendique une petite préférence pour le roman de Mathias Enard, en raison d'une différence assez subtile : il dote son  récit d'une part de mystère, et se laisse parfois aller à des excès de lyrisme qui revêtent son texte d'une sorte d'irréalité, comme si l'auteur avait préféré mettre en avant la part d'imagination, de fantasmagorie que lui inspire le personnage de Michel-Ange, plutôt que de s'efforcer de rendre son texte historiquement crédible, plutôt que de tenter de percer le mystère de l'individu à partir duquel il crée son héros.

A l'inverse, j'ai eu l'impression que Léonor de Récondo, en s'attardant davantage sur la description de scènes du quotidien inventées mais précises, voulait rendre son personnage palpable, plus proche de nous. Et cela m'a parfois gênée parce que ce faisant, j'ai trouvé qu'il lui arrivait de verser dans un sentimentalisme facile, notamment lorsqu'elle imagine la réconciliation de Michel-Ange avec le souvenir de sa mère défunte.

Ceci dit, je reconnais que cet exercice qui consiste à faire d'un mythe tel que Michel-Ange le héros d'un roman est périlleux, et Léonor de Récondo comme Mathias Enard s'en sortent avec honneur, nous livrant ainsi deux beaux textes...

Commentaires

  1. Ton billet m'intéresse à double titre : j'ai lu le Recondo et le Enard est dans ma PAL.Et je n'ai pas pu m'empêcher de me demander, à partir d'une figure centrale commune, lequel de l'un ou de l'autre emporterait mes suffrages.
    J'ai vraiment beaucoup aimé le Recondo et du coup, malgré les éloges lues partout, je retardais un peu le moment d'ouvrir le Enard.
    Et, en te lisant, je crois que je vais encore patienter un peu : cette part de lyrisme que tu soulignes n'est généralement pas ma tasse de thé...

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  2. C'est tout de même un lyrisme plutôt subtil, qui donne au texte sa poésie et une touche personnelle qui a fait qu'en ce qui me concerne, c'est le Enard qui a remporté les suffrages...

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  3. Lu et beaucoup aimé le premier (même si, en terme de lyrisme justement, c'est vraiment ma limite...). Pour l'autre, lorsque tu parles de "sentimentalisme", cela freine grandement ma curiosité et mon enthousiasme...

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    1. Oh, non, c'est dommage... J'ai l'impression que les petits bémols que j'évoque ont plus de poids que les qualités que j'ai trouvées à ces deux romans. Je ne voudrais pas vous empêcher de découvrir des textes qui en valent la peine, tout de même !!

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  4. Je viens de relire avec attention cette note que j'avais survolée quand tu l'avais publiée, à cause que j'avais lu Enard, mais pas Récondor, mais que je savais que j'allais le faire, à cause du Michel Ange et de la piéta, tu l'auras compris.
    Je suis d'accord avec ce que tu dis des deux textes, leur intérêt est dans la poésie de la recréation du personnage, de moments qui ne sont pas connus de sa biographie, les deux textes sont beaux, très bien écrits très érudits sans en avoir l'air mais montrent le même artiste, sale, moche, méchant (pour ne pas parodier), et même si, comme tu le dis, on sait que ces traits de caractère furent les siens, j'ai du coup une impression de redite et de réduction. Le mec, il avait du souffle et des couilles ...J'aimerais bien retrouver cela dans un roman, bien noir comme on les aime !

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    1. Je comprends ce que tu veux dire. Michel Ange nous a laissé un héritage inestimable, d'art et d'émotion (d'émotion par l'art), et oui, tu as raison, ces romans ont finalement un côté réducteur, en s'attardant davantage sur ses limites caractériels que sur son génie et sa sensibilité d'artiste.
      Lors de ma lecture, cet aspect m'a beaucoup moins gênée que toi, sans doute parce que je n'en attendais rien de particulier.

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