"Better" - John O'Brien

Production... éthylique ?

S'il fallait trouver des points communs à "Leaving Las Vegas" et à "Better", le premier pourrait être ce décalage qui semble placer les personnages de ces deux romans de John O'Brien (à ce jour, les seuls traduits en français) dans une sorte de monde parallèle, où l'existence s'avère incapable de procurer la moindre joie.
Par ailleurs, l'alcool est, dans les deux récits, le compagnon délétère mais indispensable dont la consommation ponctue le quotidien, et lui confère un but, celui de rythmer des journées vides de sens.
Seulement, cette consommation que le héros de "Leaving Las Vegas" pratiquait de manière ininterrompue, avec la volonté consciente d'en finir, est ici élevée au rang d'un rituel que les protagonistes dotent d'une dimension quasi mystique...

Double Félix est le richissime propriétaire d'une luxueuse villa située dans les hauteurs de Los Angeles, dont les chambres accueillent des locataires de passage qui, restés après une soirée donnée par le maître des lieux, s'y attardent plus ou moins longtemps.
William est le plus ancien d'entre eux, et à ce titre, il entretient avec Double Félix une relation privilégiée, qui consiste essentiellement à entamer chaque journée ensemble, à la même heure matinale, autour d'une bouteille de vodka, tout en philosophant sur le sens de la vie...
Une sculpturale prostituée sud américaine, une bimbo écervelée et un jeune vaniteux constituent le reste de la maisonnée lorsque s'y ajoute Laurie, dont la présence va bouleverser la routine qui s'y était instaurée.

"Better", roman du désœuvrement, met en scène des individus qui donnent le sentiment d'être terrorisés par un monde où ils ne trouvent pas leur place, un monde régi par des codes dans lesquels ils ne parviennent à se reconnaître. Volontairement reclus, William et Double Félix qui -ainsi que nous l'apprenons presque en passant- ont auparavant eu une vie tristement "normale", préfère dorénavant penser l'existence, éventuellement la fantasmer, plutôt que de se coltiner avec la réalité et ses inévitables déconvenues.

Hormis les joutes verbales de nos deux alcooliques matinaux, et quelques chassés croisés entre les différents occupants de la villa, il ne se passe quasiment rien dans "Better". Il ne s'agit pas pour autant d'une lecture ennuyeuse, l'écriture de John O'Brien procurant un certain plaisir : par l'intermédiaire de William, son narrateur, l'auteur dote son texte d'accents à la fois amers et poétiques et d'un ton faussement désinvolte qui peine à dissimuler un sombre désespoir.

Non, le problème avec "Better", n'a pas été l'ennui, mais la confusion qui s'empare parfois des réflexions émises par William, et gène la compréhension du lecteur, qui se demande si l'auteur, lui-même sous l'emprise de l'alcool*, n'aurait pas éprouvé quelques difficultés à suivre le fil de ses pensées...

Même si ce roman possède d'indéniables qualités, je lui ai donc préféré "Leaving Las Vegas", plus fort et surtout, à mon avis, mieux maitrisé...

*Cette assertion n'est aucunement de la médisance gratuite de ma part : atteint d'alcoolisme sévère, John O'Brien s'est suicidé à l'âge de trente-quatre ans.

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