"Colères" - Lionel Duroy

Le cœur a ses raisons... ?

Je ne connaissais pas Lionel Duroy jusqu'à ce que j'ai l'occasion, il y a quelques mois, de le voir lors de l'émission "Ça balance à Paris", où il était invité suite à la parution de son dernier roman, "Vertiges".
De le voir... et de l'entendre, surtout. Car les reproches d'un journaliste sur les longueurs de son récit ont suscité un coup de gueule aussi tonitruant que sincère.
J'étais, je l'avoue, admirative devant la passion déployée par l'auteur pour défendre son œuvre, tout en ne pouvant m'empêcher de murmurer à mon poste de télévision "non, mais regardez-moi ce con" ! Il faut que je vous précise un élément important, sinon, vous allez me prendre pour une douce illuminée qui parle à son petit écran, et qui en plus admire des mecs qu'elle trouve con : j'ai un problème avec la violence. Je peux avaler des millions de pages glauques et noires, lire sans sourciller des descriptions de scènes de tortures, (bon, j'exagère. Parfois si, je sourcille) : tant que cela reste de la fiction, tout va bien. Mais dans la vraie vie, j'ai du mal à supporter les éclats de voix, et toute manifestation, en général, de violence verbale.
Donc, sur la forme, le coup de gueule de Duroy m'a un peu choqué (je ne le lui reproche pas, hein, comprenez bien, c'est juste que je suis viscéralement incapable de gérer mes émotions face à quelqu'un qui crie). Mais sur le fond (car mon désarroi ne m'empêche pas d'écouter attentivement ce que crie le con... euh, pardon, l'individu en colère), je l'ai trouvé extrêmement intéressant.
Il expliquait que l'écriture relève pour lui d'une démarche intime, presque viscérale, qu'écrire est ainsi un besoin vital, l'unique moyen de gérer les émotions que suscitent certains épisodes de sa vie. Lorsqu'il rédige une œuvre, c'est pour y analyser, décortiquer ces épisodes et leur impact, afin de pouvoir y survivre, les dépasser.

Autant dire que, malgré les noms d'emprunt dont il affuble les narrateurs de ses divers romans, c'est bel et bien de Lionel Duroy dont il y est question. Il ne s'en cache pas, d'ailleurs, les événements vécus par ses héros sont trop proches de sa propre biographie pour pouvoir oser un "toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite" en début d'ouvrage...

Le narrateur de "Colères" se prénomme Marc, et il est écrivain -bien sûr. Il traverse une bien mauvaise passe. Son fils vient de partir à New York, après lui avoir adressé un mail accusateur et sarcastique, par lequel il rompt tout lien avec son père, et lui avoir laissé quantités de dettes à honorer. L'ambiance entre ses deux filles, nées de son second mariage, tourne au vinaigre. L'aînée arbore un soulagement blessant à l'idée de partir en Angleterre poursuivre ses études, pendant que sa cadette lui reproche à tout bout de champ de lui préférer sa sœur. Pour couronner le tout, il est pris d'une incapacité maladive à dormir avec sa femme, Hélène, qu'il aime de manière quasi obsessionnelle, mais dont il ne peut plus s'approcher sans éprouver de violents tremblements.
Seules ses virées solitaires à vélo dans Paris lui procurent un peu de paix.

Marc est un homme pessimiste et torturé, qui donne l'impression de se noyer dans un verre d'eau. On a régulièrement envie de le secouer, de lui crier, pour le coup, de pousser un grand coup de gueule contre ses capricieuses de filles et son ingrat de fils, ou mieux, de le pousser contre lui-même, pour enfin se sortir de ce marasme dont il est sans doute, par sa conciliante passivité, le principal responsable... Au lieu de cela, il ressasse, se rejouant les mêmes scènes, entretenant ses rancœurs et ses malheurs, non seulement cet affront que vient de lui faire son fils, mais aussi des traumatismes plus anciens, desquels il n'est jamais parvenu à s'affranchir réellement. Il revient ainsi sur la rupture d'avec ses nombreux frères et sœurs, qui refusent de lui parler depuis qu'il a publié son autobiographie, sur la façon dont sa première femme l'a quitté, sur sa hantise de ressembler à Toto, ce père gentil mais menteur et soumis...

"Colères" est, vous l'aurez compris, un roman entièrement centré sur le narrateur -et donc sur l'auteur-, qui a tout pour être fastidieux. Le texte fourmille de "je", la descriptions d'actes de la vie quotidienne côtoient celles de l'ampleur du désarroi parfois irritant du héros, les dialogues souvent sans intérêt sont rapportés mot à mot. Le style n'est même pas brillant. Bref, "Colères" est le récit sans flamboyance d'un dépressif qui radote... Et pourtant, j'ai aimé cette lecture, qui à aucun moment ne m'a ennuyée, sans trop savoir expliquer pourquoi. Peut-être qu'à force de "je", et d'immersion dans les pensées de Marc, ai-je fini par avoir le sentiment de le connaître, que se créait une sorte d'intimité entre lui et moi.
Ce qui m'a frappé, en tous cas, c'est effectivement cette urgence que Lionel Duroy éprouve à écrire, et que l'on ressent tout au long du roman. On a l'impression que son but n'est pas de réaliser quelque chose de beau, mais d'extirper une partie de lui pour la coucher sur le papier, peu importe la forme que cela prenne. Il y a dans sa démarche, dans le fait d'étaler ses blessures, une forme d'exhibitionnisme. Un exhibitionnisme involontaire sans doute, mais indispensable, car seul moyen pour l'auteur d'exorciser le mal-être qui le hante.

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