"Le jardin des supplices" - Octave Mirbeau

Exotisme macabre...

Je viens de lire un roman très particulier...

Je pensais, avant d'en entamer la lecture, avoir affaire à un texte plutôt classique -sa première publication remonte à la fin du XIXème siècle-, relativement sage...
Sans doute cela tient-il au patronyme de l'auteur. Octave Mirbeau, cela évoque la petite bourgeoisie un peu coincée, la littérature de boudoir...
Bon, j'exagère un peu : pour avoir lu "Le journal d'une femme de chambre", je savais l'homme un peu polisson, voire politiquement incorrect.

Mais de là à m'attendre à ÇA !

Nous sommes loin, ici, des salons normands où Madame se plaint de migraines pendant que Monsieur retrousse les jupons d'une domesticité pas vraiment consentante...
Et le dépaysement procuré par "Le jardin des supplices" n'est pas seulement géographique.

L'intrigue part d'un postulat énoncé lors d'une conversation d'après dîner entre membres de la bonne société : la propension de l'homme au meurtre. Et chacun d'évoquer une anecdote pour illustrer cette affirmation... jusqu'au moment où l'un des convives entend quant à lui démontrer que les femmes n'ont rien à envier aux représentants du sexe fort, pour ce qui est de la cruauté et des pulsions meurtrières.
Ce qu'il raconte alors dépasse l'imagination...

Afin de se faire oublier suite à quelques magouilles et une piteuse défaite électorale, notre homme a, quelques années auparavant, pris la route de Ceylan, où un ami ministre (et aussi escroc que lui) lui avait trouvé une mission. C'est sur le bateau qui doit l'amener à destination qu'il rencontre Clara, une belle et sulfureuse anglaise qui réside en Chine, où elle le convainc assez facilement de la suivre en lui faisant miroiter une existence de plaisirs et de liberté.

Il y connaîtra un univers macabre, et d'une extrême violence, dont les odeurs de pourriture vous prennent à la gorge, où le raffinement chinois est mis au service de l'élaboration de luxuriants jardins aussi bien qu'à la conception des tortures les plus inventives et les plus cruelles. La luxure y côtoie la mort, la belle Clara se faisant l'ambassadrice de plaisirs barbares et vénéneux.

Octave Mirbeau ne ménage ni son lecteur, ni son personnage. Mais il serait réducteur de ne voir dans son "Jardin des supplices" qu'une simple volonté de choquer. Si la mise en scène de la cruauté chinoise lui permet d'aborder une analyse sur la barbarie de l'homme en général, et sur son voyeurisme malsain, ses descriptions horrifiantes de scènes de torture sont aussi une incitation à une réflexion décomplexée sur la relativité de la morale, et sur la barbarie que dissimule -mal- l'ordre établi des sociétés occidentales décadentes, corrompues et hypocrites. Il nous rappelle en effet que, par l'intermédiaire de la guerre ou de la colonisation, ces dernières légitimisent le meurtre, permettant ainsi aux citoyens d'assouvir en toute impunité leurs instincts violents.

L'ironie est ici poussée à l'extrême, et si la démonstration peut sembler un peu outrée, on appréciera l'humour -certes très noir- déployé par l'auteur.
La fin, en revanche, m'a un peu déçue. J'ai eu le sentiment que le récit s'achevait de façon brutale, et laissait en suspens certaines des questions que je m'étais posées au cours de ma lecture.

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Praline : son avis est ICI.

Commentaires

  1. C'est vrai que ça se termine en queue de poisson. On attendait un retour au petit groupe d'intellectuels.
    Je vois que, comme moi, tu as trouvé ce roman plus que dérangeant et certaines scènes insoutenables. Brr, ce n'est pas un livre que j'oublierai de sitôt !

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    1. Et j'attendais une explication sur la "figure ravagée" et la laideur dont est affublée le narrateur en début de récit : lorsqu'il raconte son aventure chinoise, il se décrit comme étant bien de sa personne, et les femmes ont l'air de le trouver séduisant...
      Mais cette fin n'a pas vraiment gâché ma lecture. Un roman atypique et troublant..

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  2. Un sinistre frisson me parcourt .... J'avais lu ce titre au temps lointain où je devais (ben oui ....) lire beaucoup de romans érotiques ( pour des raisons purement professionnelles, évidemment !!!). mais celui-là, je l'avais abordé comme une fleur bleue. Et bé, je m'étais pris une sacrée douche ! Depuis, il est toujours dans les rayons de ma bibliothèque et quand mon oeil tombe dessus, il fuit (l'oeil ...). Tout ça pour dire que je m'en souviens encore et que je ne risque pas de le relire. Par contre, je jetterai bien un oeil sur "le journal d'une femme de chambre", je ne connais que le film (sublime perverse que la Jeanne Moreau ...)

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  3. C'est vrai que Mirbeau n'y va pas avec le dos de la cuillère !!
    Le journal d'une femme de chambre est beaucoup plus soft... Je pense que tu aimeras.

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  4. Je n'ai pas pu terminer à cause des premiers supplices évoquées... pourtant le journal d'une femme de chambre m'avait beaucoup plu

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    1. Bonjour Maggie, et bienvenue ici,

      C'est vrai que les deux titres n'ont rien à voir : comme je l'écris dans mon billet, nous sommes loin des salons feutrés de la bourgeoisie de province, ici !!

      Malgré la violence des scènes décrites, j'ai trouvé ce roman intéressant, sans doute parce qu'il ne s'agit pas de violence gratuite, le but est aussi de susciter un questionnement...

      Je compte lire également L'abbé Jules de cet auteur, et Les 21 jours d'un neurasthénique, je verrais si Mirbeau me surprend une fois de plus..

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