"Marelle" - Julio Cortázar

"L'absurde c'est de trouver devant ta porte le matin la bouteille de lait et ça te laisse froid parce que tu en as déjà trouvé une hier et que tu en trouveras une demain. C'est ce croupissement, le c'est ainsi, la douteuse carence d'exceptions. Je ne sais pas, il faudrait essayer un autre chemin."

Je ne sais pas ce qui est le plus aventureux, entre lire "Marelle", ou en parler.

"Marelle" contient en réalité deux livres : le premier se lit, banalement, du chapitre 1 à 56. S'y déroule la singulière histoire d'amour qui unit l'argentin Horacio Oliveira à Sybille, l’uruguayenne au passé trouble, tous deux exilés dans le Paris des années 50, où l'on boit en écoutant du jazz, où l'on disserte des heures durant, entre membres du "Club", sur l’œuvre de l'écrivain Morelli, consacrée à la quête d'un langage dont les mots cesseraient de trahir la réalité.
Le deuxième livre contenu dans "Marelle", se parcourt comme un labyrinthe dont Julio Cortázar vous donne le plan : vous y suivez les 155 chapitres dans un ordre non linéaire qu'il vous indique en début d'ouvrage, navigant entre intrigue et ... et quoi, d'ailleurs ? Et bien vous y trouverez pêle-mêle des articles de journaux, des extraits d'autres livres, des aphorismes parfois absurdement drôles -ou le contraire-, des transcriptions des analyses de Morelli sur sa quête littéraire -ou non littéraire, puisqu'il veut sortir de tout ce que la littérature a produit jusqu'à présent-, "troubler les habitudes mentales du lecteur (...), véritable et unique personnage qui l'intéresse, dans la mesure où un peu de ce qu'il écrit devrait contribuer à le modifier, à le faire changer de position, à le dépayser, à l'aliéner."

Était-ce également le but de Julio Cortázar, en nous invitant à cet étonnant jeu de piste, qui nous mène de la fiction à la réflexion métaphysique, du rire à la poésie, qui annihile la frontière entre les genres ? 

Ce que je peux dire, c'est qu'il s'est agi pour moi d'une expérience de lecture prégnante et singulière, qui m'a donné dans un premier temps le sentiment de m'y noyer. Marelle est un long roman, parfois difficilement abordable, et le fait d'y progresser à l'aveugle était déstabilisant. Puis, à un certain moment, cette sensation s'est transformée. Plutôt que d'une noyade, j'avais l'impression d'une promenade étrange, qui durerait indéfiniment, mais dans laquelle j'avais accepté de m'installer sans me poser trop de question, observant avec curiosité le défilement apparemment chaotique des chapitres, rassurée et intéressée par le fil conducteur constitué par l'histoire d'Horacio.

Que me restera-t-il de cette lecture ? Le souvenir de certaines scènes que l'écriture de Julio Cortázar, précise, profuse, et si belle, rend presque palpables. La mélancolie qui émane du personnage d'Horacio, qui semble se perdre dans une quête dont il ignore le but. Et surtout, j'aurais le souvenir de l'état dans lequel m'a plongée cette lecture, cette sorte de lâcher prise consistant à se laisser mener au cœur du livre, en acceptant de ne pas savoir combien de temps cela va durer, cette impression à la fois de subir et d'interagir...
Nul doute que "Marelle" fait partie de ces livres que je rouvrirais souvent, pour en relire certains passages au hasard.

Surtout, je réalise ma maladresse, et à quel point parler de "Marelle" n'est pas lui rendre justice. "Marelle" se vit, s'ingère, se découvre sans fin...

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