"Le conscrit" - Martín Kohan

A mots couverts.

Est-ce une forme de pudeur qui pousse si souvent les auteurs sud-américains, lorsqu'ils évoquent les périodes sombres de leur histoire, à le faire de manière détournée ? Est-ce, sinon, un réflexe de prudence, justement hérité de ces périodes, pendant lesquelles il était recommandé de ne pas trop en dire ?
Du réalisme magique d'un Marquez ou d'une Allende aux allusions furtives d'un Bolaño, en passant par les métaphores d'un Bañez, leur inventivité semble sans limites quant aux subterfuges qui leur permettent de suggérer sans jamais la nommer l'implacable réalité.

La méthode de l'argentin Martin Kohan, dans "Le conscrit", est encore différente.
Le récit s'ouvre sur une problématique on ne peut plus explicite : "A partir de quel âge peut-on torturer un enfant ?". Telle est la teneur du message que le docteur Padilla a laissé à son confrère le médecin militaire Mesiano, dont il attend impatiemment une réponse. Seulement, ce dernier n'est pas vraiment pressé de satisfaire la demande de son collègue qu'il tient en piètre estime. Alors, il prend son temps, et avant de rendre visite à Padilla, se rend chez sa sœur, assiste à un match de foot, emmène son chauffeur dans une maison close.

Ce chauffeur, c'est le conscrit, et c'est aussi le narrateur. Un jeune homme qui n'est pas du genre à se poser des questions. D'ailleurs, son père lui a bien expliqué qu'à l'armée, moins on en pose et mieux c'est... Les règles sont simples : "tu salues tout ce qui bouge, et tu ignores tout ce qui se tient tranquille". Le conscrit est de toutes façons heureux de son sort : il a une bonne place, et il est très fier de la confiance que lui porte le capitaine Mesiano.

L'enfant en attente de torture est relégué à l'arrière-plan, occulté par la voix du narrateur qui, au fil de brefs paragraphes, déroule son quotidien banal, tranquille. Son indifférence à ce qui se passe dans son pays, sous ses yeux, finissant par devenir assourdissante...
La relation des exactions commises dans les geôles du pouvoir de cette Argentine de 1978, entrecoupe son récit par intermittences, comme on lève, l'espace de quelques secondes, un coin de voile, ou comme on entrouvre une porte que l'on referme presque aussitôt, laissant entrapercevoir une violence dont l'ampleur est par ailleurs laissée à l'appréciation de l'intuition du lecteur.

Cette violence que l'on cache, révélant des victimes que l'on n'entend pas, exprimée par l'auteur avec un cynisme sous-jacent mais omniprésent, met extrêmement mal à l'aise.
Alors, pudeur ou prudence... après tout, peu importe. La dénonciation de la barbarie peut prendre des formes multiples, et ce sont pas les plus tonitruantes qui ont nécessairement plus de force.

Commentaires

  1. Intéressante cette façon de "dire" la violence. Je comprends que le lecteur puisse se sentir mal à l'aise !

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    1. Et je crois que c'est le but de l'auteur. Il faut être talentueux, pour parvenir à la juste dose entre ce l'on dit et ce que l'on tait, et que cela puisse générer chez le lecteur un tel sentiment d'oppression.

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  2. Une critique qui laisse difficilement entrevoir si tu as aimé un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, ou différemment... Tu le recommandes? Ca a l'air trash, tout de même...

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    1. Tu as raison j'ai presque oublié l'essentiel ! Oui, j'ai aimé, disons beaucoup.
      Parce que c'est un roman très habile, l'auteur n'a pas besoin d'en faire des tonnes pour nous toucher, et nous faire comprendre son propos. Ce n'est pas vraiment trash (les scènes de torture sont très courtes, et j'ai connu plus violent), mais c'est un récit qui suscite un réel malaise. Donc, oui, je recommande !!

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