"Les Nuits blanches" / "Le Sous-sol" - Fédor Dostoïevski

Des goûts et des couleurs...

Nous, lecteurs, avons parfois des préoccupations qui paraîtraient probablement oiseuses et futiles aux yeux de ceux qui se contentent d'ouvrir quotidiennement un programme TV...

Face à un récit qui nous a laissé froid, et d'autant plus s'il s'agit de celui d'un auteur éminemment reconnu, deux de ces préoccupations peuvent se poser : celle d'être passé à côté de quelque chose d'important, et d'avoir ainsi laissé échapper une occasion de plaisir de lecture, et celle de se montrer suffisamment crédible pour expliquer que tel texte, unanimement apprécié, écrit par tel monstre de la littérature, ne nous a pas vraiment conquis.

Bon, je me lance, quitte à passer pour une vilaine blasphématrice : je n'ai pas aimé "Les Nuits blanches" de Dostoïevski... 

Le narrateur est un de ces héros Dostoïevskien, torturé, alambiqué, qui s'invente des histoires en utilisant comme matériau le fruit d'observations effectuées lors de ses déambulations citadines, qui s'imagine que les façades de certaines maisons, devenues familières, lui parlent…
Timide et asocial, notre héros, Saint-Pétersbourgeois, préfère la ville la nuit. Lors de l’une de ses promenades nocturnes, il croise la route de Nastenka, jeune fille avec laquelle, en l'espace de quatre nuits, il se lie. Elle lui confie être dans l'attente du retour du grand amour de sa vie, et lui, éperdu, maladroit, se laisse embobiner par les belles paroles de cette fausse ingénue qui profite de lui, n’osant lui avouer les sentiments qu’elle lui inspire.

L'auteur a sous-titré ce court texte "roman sentimental", mais il s'agit là d'un sentimentalisme quelque peu amer, qui laisse aux oubliettes l'innocence et la droiture des jeunes filles… Cette forme de cynisme m'a plu. Dostoïevski donne à son histoire un ton désabusé, lucide, qui rompt avec une certaine idée, désuète, du romantisme. Mais je me suis sentie agacée tout au long de ma lecture par l’excès de lyrisme avec lequel s'exprime le narrateur, et ne suis jamais parvenue à éprouver d’empathie pour ce pauvre bougre malchanceux et trop naïf.

Suis-je donc passée à côté de quelque chose ? Ceux qui ont apprécié ce texte -et ils sont nombreux- sauront peut-être me le dire. A moins que Praline, avec qui j'ai fait cette lecture en commun, n'éclaire ma lanterne.
En tous cas, à l'issue de cette note, je réalise qu'il n'est finalement guère question de crédibilité, lorsqu'il s'agit d'expliquer pourquoi nous n'aimons pas tel ou tel roman par ailleurs bien écrit. C'est bien plus bête que ça, c'est juste une question de goût... De sensibilité. De moment, aussi, parfois. Ou d'incompatibilité avec le personnage principal, comme c'est le cas ici.

Les seules préoccupations du lecteur devraient sans doute être celle du plaisir qu'il prend ou non à une lecture, et de l'empreinte qu'elle laisse en lui...


Bon, j'ai une deuxième chance : j'ai lu "Les Nuits blanches" dans une édition qui la couple avec un autre texte de Fédor Dostoïevski, "Le Sous-sol" (parfois aussi intitulé "Les Carnets du Sous-sol" ou "Le souterrain").

Il débute comme un journal, dans lequel un quadragénaire décrit par le menu les mécanismes du mal qui le ronge. Un mal psychique, une forme de maladie mentale qui le pousse à éprouver une volupté malsaine pour la souffrance. Homme haineux, aigri, il vit quasiment comme un reclus dans une chambre misérable -il vivote grâce à un héritage depuis qu’il a démissionné de son poste de fonctionnaire-, et se complait dans la déchéance et l’inaction.
Il se considère même, par cette inaction qu’il dit avoir sciemment choisi, comme supérieur aux autres hommes, ces raisonnables, ces médiocres qui se plient spontanément aux règles établies par la société, soi-disant dans l’intérêt des individus.  Lui est un être qui pense, qui considère sa passivité comme une révolte, une manière d’obéir à sa nature plutôt qu’à un quelconque ordre collectif.

En un long et bouillonnant monologue intérieur, il crache ainsi son mépris pour ses semblables, insistant sur sa marginalité, qui le relègue dans une sorte de souterrain -virtuel- isolé du monde. Le développement frénétique de sa philosophie à la fois profondément pessimiste et hargneuse a une dimension presque hypnotique, et imprègne fortement le lecteur.

Dans un second temps, le narrateur se propose de nous conter un épisode survenu quelques années auparavant, lorsqu'il avait encore un semblant de vie sociale. L'anecdote est piquante, notre héros, déjà fielleux, dépressif et misanthrope, se ridiculisant aux yeux de certains de ses camarades au cours d'une soirée qu'il terminera dans les bras d'une prostituée qu'il prendra un malin plaisir à humilier. On y devine les prémisses de la dépression qui conduira le héros à se couper du monde.

J'ai beaucoup aimé cette deuxième partie du roman, très vivante, et même par moments cocasse. Elle permet d'équilibrer un récit qui, centré entièrement sur les réflexions existentielles de son héros, aurait fini, je pense, par lasser.

Un juste dosage, donc, pour un texte fort et torturé, comme je les aime !

Comme mentionné plus haut, c'était une lecture commune avec Praline : son avis est
ICI.

>> Deux autres titres pour découvrir Fédor Dostoïevki :
*Les frères Karamazov
*Crime et châtiment 

Commentaires

  1. Pour les Nuits blanches, je me demande si ce lyrisme n'est pas ironique, pour creuser l'écart entre le jeune homme et Nastenka. C'est ainsi que je l'ai lu mais peut-être était-ce simplement une poussée romantique chez Dosto ?
    Quant au second, j'ai été interloquée par ce personnage atrocement méchant, envers les autres et envers lui-même. C'en était presque pesant ! Et je crois que j'ai préféré la faconde de la première partie, son discours misanthrope à ses actions...
    Je sors de ces lectures incapable de trancher : je ne saurais dire si j'ai aimé ou non. Je les ai faites avec plaisir, sans ennui, sans passion non plus... Etrange !

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    1. Peut-être, en effet, ce lyrisme est-il volontairement caricatural, et s'oppose à la façon dont la pragmatique et maline Nastenka manipule le héros...
      Au final, je suis, comme toi, un peu perplexe. Ces récits ne m'ont pas emportée comme ont pu le faire Crime et Châtiment ou Les frères Karamazov. On y retrouve le talent de l'auteur pour distiller la psychologie de ses personnages, mais sans cette d'ampleur qui donne à ses grands romans une impression de portée universelle..

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    2. Ce qui est intéressant en revanche c'est la façon dont le Sous-sol a pu être retenu et analysé par les philosophes.

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    3. Tu m'apprends chose, mais ce n'est pas surprenant...

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  2. Je crois avoir la même édition que toi. J'ai abordé "Les carnets du sous-sol" il y a un bail, avec enthousiasme vu le sujet. Et j'ai lâché l'affaire avec à peu près le même était d'esprit que tu décris au début de ton billet : serais-je passée à côté de quelque chose ? Suis-je une piètre lectrice qui ne reconnait pas le génie...etc. ?

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    1. Je vois que nous avons le même genre de préoccupations...

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