"L'homme provisoire" - Sebastian Barry

"On peut être immunisé contre la typhoïde, le tétanos, la variole, la diphtérie, mais jamais contre les souvenirs. Il n'existe pas de vaccin." 
(Sebastian Barry, "Du côté de Canaan").

C'est terrible, ces images d’Épinal qui collent à la peau, parfois, de tout un peuple...

Je dois reconnaître que, même en s'efforçant de lutter contre les a priori, il est souvent difficile de ne pas succomber à certains réflexes qu'ils impriment en nous.
Faites le test ! Demandez à n'importe qui, autour de vous, quel est le premier mot qui lui vient, si vous lui dites "belge", par exemple. Il y a fort à parier qu'il vous répondra "frite". Et encore, là, ce n'est pas bien méchant. Essayez avec "breton". Ou "irlandais", tiens ! Il y a de fortes chances pour que le vocable associé soit en lien avec la soi-disant tendance de ces populations à lever le coude un peu plus souvent qu'à leur tour...

Bon, il faut dire aussi que les écrivains irlandais ne font pas beaucoup d'efforts pour casser cette image. Peut-être l'entretiennent-ils volontairement, d'ailleurs, qu'elle leur permet de donner à leurs textes une sorte de marque de fabrique régionale, et de rendre leurs héros plus complexes car plus vulnérables ?

Toujours est-il que, dans leurs romans, souvent, ça boit... parfois beaucoup, même. Et ce n'est pas la  lecture de "L'homme provisoire" qui va me permettre de contredire ce postulat !

Jack McNulty est un homme dont l'existence, si l'on se contentait de la décrire en énumérant les missions accomplies en lien avec sa condition de soldat, d'ingénieur puis d'observateur de l'ONU, paraîtrait exaltante, passionnante.
Alors pourquoi, lorsque c'est lui qui écrit l'histoire de sa vie, ce que l'on ressent surtout, c'est une infinie mélancolie ?

Revenu en Afrique, où il vécut avec sa femme durant les premières années de leur mariage, il exsude la solitude et l'amertume. Ses souvenirs, douloureux, le ramènent à l'union malheureuse qui le lia à la belle et énergique Mai...
...Sligo, ville du comté irlandais du même nom, années 20. Malgré les réticences d'un père qu'elle adore, Mai épouse Jack. Elle a une foule de projets, un enthousiasme communicatif, s'intéresse aux bouleversements politiques qui secouent alors son pays.

Dans quelles circonstances cet enthousiasme va-t-il s'étioler ? Comment une jeune fille aussi charismatique, aussi radieuse, devient-elle une femme brisée et amère, ayant perdu tout respect pour elle-même ?

Jack le sait, il a une grande part de responsabilité dans cette chute. Mauvais gestionnaire du budget familial, alcoolique, il fut surtout trop souvent absent, ses engagements dans le tourbillon de l'histoire lui servant de prétexte pour fuir la détresse de sa femme. Sans indulgence pour ses manquements passés, conscient de sa lâcheté et de ses faiblesses, il s'exprime avec pudeur, et une lucidité rétroactive désormais inutile. Il couche sur le papier, plus pour lui-même que pour d'éventuels lecteurs, par épisodes, la chronique de son échec.

L'écriture de Sebastian Barry est d'une poésie abrupte, qui dégage une tonalité sombre, désespérée, faisant de "L'homme provisoire" un récit profondément émouvant.

Commentaires

  1. Pas encore lu celui-ci mais les trois que j'ai lus m'ont emballé, comme très souvent avec les auteurs irlandais (Les tribulations d'Eneas McNulty, Un long long chemin,Du côté de Canaan). Les deux derniers ont fait l'objet d'une chronique.

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    1. Pour moi c'est une découverte, initiée par une critique élogieuse lue dans le journal Sud Ouest.
      Je n'en ai surement pas fini avec cet auteur, dont j'ai beaucoup apprécié l'écriture.

      Je m'en vais lire ton avis sur ces autres titres que tu évoques..

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  2. Bonjour Ingannmic, roman très sombre et assez désespéré. J'ai aimé l'écriture. Bonne après-midi.

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