"Un membre permanent de la famille" - Russell Banks

Des concentrés d'humanité.

Russell Banks a un talent certain pour se faire le conteur des destins ordinaires, le porte-parole de cette Amérique des discrets, voire des invisibles, ces hommes et ces femmes que leur existence sans héroïsme ni éclat cantonne habituellement à l'oubli.

Dans "Un membre permanent de la famille", il braque ainsi le faisceau de sa plume sur des personnages qui souffrent, de la solitude, de la précarité, du rejet -de leurs proches, ou de la société dans son ensemble- mais qui souffrent sans esclandre, mortifiés à l'idée de se faire remarquer, d'attirer les ennuis.

Hommes divorcés que la séparation d'avec leur femme ou le lent délitement de la cohésion familiale plombent d'une incessante mélancolie, retraités déstabilisés par tout ce temps à combler ou acculés par les problèmes financiers, individus réduits à chercher le réconfort des corps dans des bouges mal famés ou au fil de rencontres sitôt oubliées, l'auteur, en les plaçant sur le devant de la scène, les rend visibles, palpables, leur redonne un peu de cette humanité que l'indifférence occulte.

Il le fait sans complaisance ni jugement, l'efficacité de son écriture conférant à ses textes une nudité que l'on pourrait qualifier de "froide", mais qui a le mérite de laisser parler les faits, et ces détails significatifs qu'il sait choisir avec suffisamment de perspicacité pour que le lecteur saisisse sans peine son message.

Certaines histoires mettent ainsi en scène des événements a priori anodins, sans répercussions évidentes sur le cours d'une existence, mais qui, de manière sourde, insidieuse, assombrissent les états d'âme, plombent les émotions, ou ramènent au souvenir d'autres événements qui ont laissé un traumatisme, une faille.

D'autres mettent en lumière des moments où la vie bascule : un sombre secret éventé, et l'on se retrouve coincé dans une impasse, une étourderie qui associée à de malheureuses circonstances, en devient fatale, une erreur qui vous vaudra à jamais le ressentiment des vôtres...

Il est aussi parfois question, à l'inverse, de ces moments où la vie aurait pu basculer, qui vous font entrevoir la possibilité d'un chemin différent de celui que vous avez emprunté, et qui, si vous y réfléchissez bien, ne vous satisfait pas vraiment. Une porte qui s’entrouvre, puis se referme, un espoir qui effraie au point de laisser finalement la routine reprendre son cours, la possibilité enfuie déposant en vous un léger goût d'amertume.

Hormis deux ou trois nouvelles qui ne m'ont pas vraiment touchée ou que j'ai trouvés en décalage avec le ton général du recueil, j'ai apprécié la façon dont Russell Banks construit ses textes comme un peintre brosserait un portrait en quelques coups de pinceaux : sans fioritures, avec une vision juste de ce qui est essentiel...

J'ai eu le plaisir de faire cette lecture en commun avec Athalie : son avis est ICI.


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Commentaires

  1. Je te rejoins complètement ! Ce sont des tableaux d'une mélancolie prégnante, parfois même un peu poisseuse, collante, malgré la qualité froide de l'écriture qui nous tient à distance. J'ai apprécié moi aussi cette lecture mais avec une retenue quand même, que je n'arrive pas trop à nommer, trop de nostalgie, peut-être ? J'ai eu l'impression d'un trop plein de tristesse, j'avais envie d'un rayon de soleil, d'un peu d'insouciance ... Ou alors, c'est parce que ce sont des nouvelles, et du coup, on quitte un personnage triste pour un autre triste, on accumule, on compile ...
    Sinon, "L'homme de Kiev" en LC pour fin mars, ça me va (il n'a pas l'air bien gai, celui-là non plus, mais bon, on aime ça, il faut croire ...)

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    1. C'est marrant : nous terminons toutes les 2 notre critique en parlant de peinture... Et c'est vrai que c'est l'impression que donne Banks, d'avoir brossé des portraits à coups de pinceaux..

      Bon, on doit être un peu masos tout de même, pour aimer toute cette tristesse (j'avais parlé de ce goût pour les "écrits noirs", mais je ne sais plus à l'occasion de quelle lecture..). En tout cas, je bloque avec impatience "L'homme de Kiev" pour la fin mars !

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    2. Oui, je ne sais pas si nous sommes masos, mais il est vrai que la littérature que l'on aime est "noire", mais finalement, l'art parle-t-il d'autre chose que de sexe et de sang ? Et puis, c'est œdipe qui a commencé ! Pas nous ... (bon, c'est un raccourci, un peu brut de pommes, j'avoue !)
      Je te suis pour le 31 mars pour une nouvelle LC ! (et après on se fait un "harlequin" ?)

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  2. Je viens de le finir et je te rejoins totalement.

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    1. J'irai lire ton avis avec intérêt...
      As-tu lu d'autres titres de cet auteur ?

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