"Monsieur Ouine" - Georges Bernanos

"On doit en prendre son parti", répètent-ils tous. Sans doute. Mais oui, monsieur, je prends mon parti de la farouche bêtise des hommes. Je ne me révolte pas contre le mal. Dieu ne s'est pas révolté contre lui, monsieur, il l'assume. Je ne maudis même pas le diable..."

Bernanos... encore un de ces auteurs dont on se dit qu'il faudra bien qu'on les lise, un jour...
Ma première tentative en ce sens s'est lamentablement interrompue avant le premier quart du "Journal d'un curé de campagne", dont les circonvolutions philo-théologiques ont coupé net mon bel enthousiasme.

J'aurais pu en rester là, d'autant plus qu'Aaliz, qui est courageusement allée jusqu'au bout du "Soleil de Satan", semblait confirmer la rebutante complexité de son oeuvre.

Puis, je suis tombée par hasard à la librairie du coin sur "Monsieur Ouine", agrémenté d'une élogieuse petite note du libraire. "Soit, ne soyons pas obtuse. Retentons l'expérience...", m'exhortais-je in petto.

Je ne remercierais jamais assez l'auteur de la dite petite note : j'ai adoré ce bouquin ! D'emblée. Les premières pages du roman m'ont fait penser à Faulkner (si ça, ce n'était pas de bon augure) : le lecteur est immergé sans préambule au cœur d'une scène en cours, se trouvant face des personnages qui, ne lui ayant pas été présentés, lui donnent un peu de fil à retordre pour ce qui est de comprendre qui ils sont, et quels sont les liens qui les unissent. Et à peine a-t-il vaguement commencé à se familiariser avec ce contexte que le voilà projeté sans transition vers une autre scène et d'autres protagonistes qu'il faut à nouveau apprendre à connaître avec le peu d'éléments que nous fournit l'auteur.

Rassurez-vous, les interactions entre les héros deviennent rapidement suffisamment claires et l'intrigue suffisamment intelligible pour nous permettre d'en saisir le cadre général.
Quant à en comprendre toutes les subtilités... disons que "Monsieur Ouine" est sans doute de ces romans que l'on ne peut appréhender en profondeur qu'à condition de le lire plusieurs fois. Georges Bernanos s'y montre maître dans l'art de l'ellipse : les événements sont souvent davantage suggérés que réellement dépeints, les pensées des personnages livrées par bribes, mais ces bribes sont choisies avec une telle justesse qu'elles permettent au lecteur de percevoir sans peine l'ampleur de leurs désespoirs, la force de leurs haines... Car ce texte est d'une intense noirceur.

L'auteur utilise le prétexte de l'assassinat d'un jeune valet de ferme, dans un village du nord de la France, dans les années 30, pour mettre en exergue la malveillance et la perdition des âmes.
Autour de l'entité incarnée par des villageois anonymes qui, entraînés par le phénomène de groupe, finissent par exprimer toute l'étendue de mauvais instincts qu'excitent la hargne et la bêtise, orbitent des héros plombés par le mal-être. 
Le jeune Steeny, orphelin de père, étouffe au sein d'un foyer uniquement féminin où il ne trouve pas sa place, et dont il rêve de fuir la torpeur. On comprend sa fascination pour la sulfureuse comtesse de Néréis, femme extravagante, violente et sensuelle qui se livre avec le garçon à un étrange jeu de séduction. Celle qu'il éprouve pour Monsieur Ouine est plus énigmatique. Ce pensionnaire du château des Néréis, au physique flasque, rebutant, exsude une souffrance psychologique et spirituelle terrible, dont les fondements demeurent troubles.
D'autres que lui sont également rongés par d'insondables culpabilités, face auxquelles les médecins du corps comme de l'âme, dont la foi s'épuise face à tant de malheur et de barbarie, demeurent impuissants. 

On referme ainsi l'avant-dernier roman de Georges Bernanos avec la conviction de l'absence de toute possibilité de salut pour cette humanité déchue...

Relirai-je un jour "Monsieur Ouine" ? Peut-être..
Toujours est-il qu'il aura suffi de cette première lecture pour que ce roman désespéré, à l'écriture foisonnante, complexe, et d'une implacable précision, me passionne...

Commentaires

  1. Ah cela me rappelle à quel point j'ai aimé son Journal d'un curé de campagne. Contrairement à toi, j'avais été tout de suite happé par la noirceur de la plume de Bernanos dans ce livre et la mélancolie empreinte de compassion du jeune curé devant le monde implacable qu'il découvre...
    Je pense comme toi que ce qui fait sa force, c'est à quel point sa plume suggère plus qu'elle ne décrit, rendant ses personnages d'autant plus complexes et passionnants.
    Sa Nouvelle histoire de Mouchette est également très bien malgré sa brièveté...
    En tout cas, ton billet m'a donné envie de lire ce Monsieur Ouine pour approfondir cet auteur...

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    1. Le journal... était trop abscons pour moi. J'ai l'intention de lire Un crime et La joie (est-ce que tu les as lus ?), et du coup j'ajoute à ma liste cette histoire de Mouchette.
      J'espère que Monsieur Ouine, te plaira, mais si tu apprécies le sens de l'ellipse de l'auteur, il n'y a pas de raison...

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    2. Non je n'ai pas lu les titres que tu mentionnes. J'avais lu quelque part que Bernanos préférait ses romans écrits à partir du Journal, il est probable donc que ces titres précoces soient des œuvres mineures de l'auteur. Il était même assez critique de lui-même sur son Sous le soleil de Satan, son roman le plus connu pourtant...Bon cela ne m'empêchera pas de les lire, un jour...
      Et pour monsieur Ouine, je vais me le procurer dès que possible, je suis presque sûr d'adorer :)

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  2. Je souris .... Il n'y a que toi pour lire du Bernanos et en faire part avec autant de précision distanciée ! En ce qui me concerne, je passe, pourtant. L'écriture de cet auteur me scie les pattes, et ses préoccupations métaphysiques sont trop loin de moi, Du "journal d'un curé de campagne", je n'ai retenu qu'un long ennui (alors que j'ai adoré le film de Tavernier !)

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    1. Dommage... moi non plus, je n'ai pas pu lire Le journal du curé, mais j'ai trouvé celui-là vraiment différent. Je crois que la façon dont il dépeint la noirceur des âmes pourrait te plaire...

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  3. "Monsieur Ouine" est sur ma pàl... Je pensais m'en dispenser peut-être, mais je change d'avis en voyant ta note. J'ai personnellement adoré le "Journal d'un curé de campagne", mais j'ai une longue pratique de ce qui t'a rebuté, j'ai lu tout Mauriac ;o)

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    1. Moi aussi j'ai lu Mauriac (peut-être pas tout, mais en tous cas une bonne partie), et j'adore Mauriac... je n'ai pas souvenir d'une telle complexité .. quoique, dans le Journal, ce n'est pas tant la complexité qui m'a gênée que l'association complexité / réflexion philosophique-théologique...
      En tous cas, il serait dommage que tu passes à côté de Monsieur Ouine. A mon avis, du moins : j'ai lu des avis de lecteurs qui n'en n'étaient pas venus à bout, alors qu'ils avaient aimé le Journal..

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  4. Mauriac .... En voilà un auteur qui passe pour poussiéreux alors que pas de mal de romans dits "noirs" contemporains ne peuvent concurrencer avec "le mystère Frontenac" ou "Le sagouin" ... A lire ! (ou relire !)

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    1. Tout à fait d'accord. J'adore Mauriac et Le sagouin, entre autres (que j'ai lu au collège, puis relu plus tard) reste un souvenir de lecture très fort (mais à la limite de la nausée...).
      J'ai beaucoup aimé Génitrix, également lu avec l'école, puis redécouvert une fois adulte (comme quoi, ces lectures imposées sont parfois l'occasion d'une formidable rencontre littéraire...).

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