"Iles à la dérive" - Ernest Hemingway

Mer des Caraïbes, le 10/04/2015, 11h45 heure locale...

Cher Zaph,

Je t'écris des Bimini, archipel des Bahamas... "quelle veinarde",  es-tu déjà sans doute en train de penser !

Et bien détrompe-toi : ma guigne légendaire m'a suivie jusqu'ici, l'annonce de l'arrivée d'un ouragan m'oblige à rester cloîtrée à l'hôtel, où je me lasse déjà de suivre les allées et venues d'américaines embijoutées et les bonds hystériques de gosses incapables de tolérer plus de cinq minutes d'enfermement  ... 

Ce qui me sauve, c'est la bibliothèque mise à disposition des touristes, dans laquelle j'ai trouvé ce titre d'Hemingway, dont tu m'as parlé il y a quelque temps (sans me souvenir si tu l'avais lu), et dont l'action se déroule justement ici, à Bimini.
....
16h53

Lecture bien entamée... Et une pause s'impose, car je peine un peu. Ce roman est écrit sur un ton que je finis par trouver monotone. Un ton égal, que l'auteur évoque des détails insignifiants du quotidien ou des scènes plus extraordinaires qui, du coup, semblent manquer de couleur, et paraissent interminables (je pense notamment à cet épisode de pêche, où l'un des enfants du personnage principal ferre un énorme espadon pendant plusieurs heures).

Et puis j'ai du mal avec certains dialogues, surtout ceux auxquels participent les garçons du héros, qui font preuve d'une maturité intellectuelle et psychologique que j'ai du mal à trouver crédible pour leur âge.

En même temps, je me sens un peu coupable... Parce qu’Hemingway, quand même. Allez, je repars à la dérive...

Bises,

Ingannmic

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Coucou Ing!

Bimini! Quelle veinarde!

Ou pas. Car tu vois, je ne suis pas sûr que je t'envie.
Bimini, pour moi, c'est un peu l'île des pirates. J'aime y aller en imagination, mais je n'ai pas l'impression que c'est un endroit réel, je dirais même que je préfère qu'il reste imaginaire. 
Et pourtant, tu m'écris de cet endroit! J'en viens donc à me demander si toi, tu es bien réelle. Mais oui, puisque je te connais. A moins que moi-même je ne sois pas réel non plus, ce qui expliquerait tout de manière logique.

Donc, dans cet endroit imaginaire, je me suis mis à boire des Daiquiri en compagnie d'Ernest (les Daïquiri, eux, sont bien réels). 


Alors, c'est sûr, il y a des faiblesses dans ce bouquin, tu en pointes certaines, et je ne peux qu'abonder. Le remake du "vieil homme et la mer" m'a fait particulièrement mal. D'un autre côté, il n'y a pas de corrida, c'est à porter à son actif. C'est aussi une publication à titre posthume. Est-ce que le livre était vraiment terminé? On peut être indulgent.

Mais il y a quelque chose (et c'est peut-être en partie du aux Daïquiri et aux premiers beaux jours - as-tu essayé en buvant des Daïquiri ?). Il y a ce mélange de nostalgie et de résignation mélancolique.
Oui, il ne se passe pas grand chose, peut-être parce que tout s'est déjà passé, et il ne reste plus qu'à attendre un dénouement, par exemple celui qui vient à la fin de la troisième partie.
Pour moi, il y a quelque chose de dangereusement attirant dans cette prose, un chant des sirènes morbide et magnifique.

Cette fois, j'aime le titre français "Îles à la dérive", mieux que le titre anglais (Islands in the Stream), car il évoque aussi des personnages à la dérive. 
Et quoi de plus tentant pour moi que de me laisser dériver avec Ernest, un Daïquiri à la main ?

Bises 
Zaph.

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Mer des Caraïbes, le 15/04/2015

Salut Zaph,

Tu avais raison. Pas à propos de ma possible irréalité : une gueule de bois carabinée me rappelle depuis ce matin à quel point ma tête, mes paupières et mes cheveux sont bel et bien réels...
Non, je parle des Daïquiri !

Quel pouvoir magique, quelle alchimie naît de l'alliance rhum/Bimini/Ernest ?... Je ne saurais dire... toujours est-il que parvenue aux deux tiers de ces "Iles à la dérive" (j'aurais moi-même eu bien besoin cette nuit d'un sextant pour regagner mon bungalow), il s'est opéré une sorte de séduction, et j'ai presque malgré moi été prise par le charme mélancolique qui se dégage de ce récit, qui est d'une tristesse insondable, dont on a l'impression qu'elle durera toujours.

N'empêche, il y a encore certains points qui me gênent. Quand il évoque par exemple le moment où le héros parle [attention, spoiler] de la perte de ses enfants, c'est comme si l'auteur avait voulu expédier vite fait cet épisode, dans le genre "j'ai perdu mes enfants, c'est terrible mais c'est comme ça, passons à autre chose"... [fin du spoiler] et je crois qu'en réalité c'est bel et bien ce passage à autre chose qui l'intéresse, cet après, cette existence devenue vaine et comme dénuée de toute émotion, que l'on vit presque machinalement, en évitant de trop penser pour ne pas souffrir.
C'est à mon avis la façon dont il arrive à rendre cet état de "paralysie émotionnelle" qui est intéressant et paradoxalement touchant.

Ce que j'aime aussi, c'est la relation que le personnage principal entretient avec ses chats...

...

Bises.

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Salut Ing,

C'est énervant, on finit toujours par être d'accord !
Et les histoires de chats m'ont aussi amusé, mais elles cadrent bien avec le reste. Finalement, qu'est-ce qui est important quand on a perdu l'essentiel ?
Pourquoi pas les chats ? 


Si je devais te contredire sur une chose, (nous sommes coupables d'un joli spoiler, pas vrai ?) je ne pense pas qu'il "expédie" [attention, spoiler] la perte des enfants, [fin du spoiler] justement, d'après moi, il n'arrive pas à passer à autre chose, mais en bon macho qui se respecte, il ne va pas se laisser aller à des confidences larmoyantes de gonzesse, il préfère souffrir en silence.

Bon, ma conclusion, c'est que la prochaine fois, on ferait mieux de boire les Daïquiri ensemble au lieu de les boire chacun dans son coin !

A plus !

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Nassau, le 20/04/15

Cher Zaph,

Je t'écris ces quelques lignes depuis l'aéroport de Nassau, où je viens de terminer cet étrange roman, qui m'a tantôt agacée, tantôt profondément émue... 
J'ai ajouté un avertissement pour le spoiler, bien que cela aurait été une belle occasion de punir les indiscrets qui lisent notre courrier...

Allez, je file, mon avion est sur le point de décoller.
A bientôt autour d'un verre !

Ingannmic.

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>>Toutes les critiques de Zaph sont sur Babelio, et elles méritent le détour ! ...

Commentaires

  1. Originale cette chronique, mais avec un écrivain comme Hemingway, j'y vais petit à petit un livre au deux-trois ans environ étant donné que j'ai de la difficulté avec son style et plein d'autres choses...

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    1. Je comprends exactement ce que tu veux dire... comme je l'écris dans mon billet, quelques petites choses m'ont gênée moi aussi, et j'avais eu le même sentiment en lisant Le soleil se lève aussi, il y a 4/5 ans.
      Je garde en revanche un souvenir très positif de la lecture de Pour qui sonne le glas, qui remonte, il est vrai, à mon adolescence...

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  2. Jolies les photos! Je sais ce que je vais boire ce soir! ;-)

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    1. Ce cher Ernest est en effet assez photogénique, et le chat aussi... bois un verre à ma santé !!

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  3. Je l'ai lu il y a 2-3 ans et j'en ai gardé une impression de profond ennui à l'exception de la 3ème partie bien plus intéressante que les deux précédentes. C'était mon premier Hemingway et depuis je ne m'y suis plus aventurée. J'avoue ... j'ai un peur de m'y ennuyer à nouveau !
    En tout cas bravo pour cette belle chronique originale !

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    1. Je suis d'accord avec toi : les différentes parties de ce roman sont très inégales. Moi, c'est la deuxième que j'ai préféré, en raison de la profonde mélancolie qui en émane...

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  4. Autant je me suis bien amusée à lire votre courrier, j'ai même lu les spoilers, vu que je sais que moi et Hemingway on ne boira jamais de Daïquiri ensemble. Je n'aime pas les Daïquiri, de toute façon, et à chaque fois que j'ai tenté un titre de cet auteur, il m'est tombé des mains. Sauf "Le soleil se lève aussi", mais j'étais adolescente et enfermée dans une pièce pour une durée infinie (un devoir de maths) ....

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    1. A chacun son ouragan ...!

      Je suis finalement surprise de constater qu'Hemingway, que j'ai toujours considéré comme un grand classique de la littérature américaine, suscite aussi peu d'enthousiasme. Mais vu mon expériences -certes très limitée- de son oeuvre, je le comprends...

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