"La fille" - Eric Marty

Vue sur le fille...

"La fille", c'est Claudie.

Elle ne s'appelle pas Claudie, d'ailleurs -nous ne connaîtrons pas son véritable prénom-, mais c'est ainsi que toute le monde la surnomme.
Ou le surnomme, car Claudie est en réalité un garçon. Un garçon pas comme les autres, à la blondeur soyeuse et délicate, à la voix fluette, au corps gracieux.

Elle habite Landon, bourgade peuplée de villageois taiseux et brutaux, aux physiques au mieux banals, au pire repoussants. On le devine, ce village, dans le Nord, mais il pourrait tout aussi bien être au bout du monde, tant on a le sentiment que ses habitants y vivent en autarcie. De même, il semble hors du temps, figé dans une grisaille indéfinie, constituant un univers étriqué, où même la misère est sans flamboyance, où les rues sont vides même les soirs de printemps.

Claudie y fait figure de poupée exotique, sa douceur et sa joliesse sont comme une porte ouverte sur un ailleurs... Elle exerce une sorte de fascination, et, sans doute, réveille aussi chez certains les pires instincts.

Vous avez remarqué ? Moi aussi je dis "elle"... probablement parce que dans cette histoire, la voix de Claudie, on ne l'entend jamais. Tout comme on ne sait ni ce qu'elle ressent, ni ce qu'elle fait lorsqu'elle se retrouve, le soir, chez ses parents aimants, loin du regard des autres.

C'est le narrateur qui nous parle d'elle, qui nous guide tout au long du récit. Jeune adulte, il revient à Landon après une absence de dix ans. Ses motivations ne sont pas très claires, tout ce qu'on sait c'est qu'il recherche Claudie, et qu'il la trouve, en train de faire un numéro de strip-tease improvisé, sur une table du bistrot du village, qui, à l'occasion, fait aussi office de bordel...

Il revient par flash-backs sur les quelques mois qu'enfant, il a passé avec Claudie qui l'avait tacitement choisi comme unique ami. Les deux écoliers ont vécu une chaste idylle enfantine, le narrateur n'échappant pas au charme éthérée de "la fille". Il met en place, doucement, tous les éléments qui aboutiront au drame les impliquant, tous les deux, ainsi que le terne M. Schwul, cet instituteur à la personnalité floue et au physique visqueux, qui n'est pas sans évoquer le Monsieur Ouine de Bernanos...

Ces souvenirs sont évoqués avec justesse, les sensations de l'enfance sont convoquées sans puérilité inutile, avec une poésie qui les rend très prégnantes (je pense notamment à un très beau passage sur l'odeur de l'eau qui bout...).

Disposant de son seul regard comme point de vue, le lecteur perçoit Claudie avec une sorte de distance qui la rend comme impalpable, nimbée d'une aura presque irréelle et étrange.

A l'image de son héroïne, "La fille" est un roman troublant et glauque, fait de touches d'ombres, de sous-entendus, dans lequel la perversion et la violence rodent sournoisement.

Une belle réussite.

Une lecture proposée par la Librairie Dialogues.


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